21/06/2015

Nervosités du campeur sédentaire

Revoilà l’été, avec ses brises tièdes qui rendent l’homme insouciant et moirent la surface des seigles de la Broye. Plus au nord, sur la plage publique d’Yvonand, les épouses Bournand et Chaudet sont allongées côte à côte sur du sable naturel qui provient des érosions argileuses de la Menthue. Derrière elles, un mail de trembles et un parc de mobiles homes, où les leurs sont contiguës. En face, il y a le lac de Neuchâtel, son rivage surpeuplé de vacanciers alémaniques, pour lesquels des haut-parleurs tonitruants ne diffusent que le programme radiophonique de Beromünster.

 

Leur en reviennent aussi les joyeux pépiements de leurs propres enfants. A dix ans à peine, ils jouent à l’assassin sanguinaire et à la fillette égorgée. Au tronçonneur et à la tronçonnée. Jadis, sur les mêmes berges, leurs mamans se contentaient d’un cache-cache, d’un colin-maillard, d’un gentillet zig-zag-zoug. Mais c’était avant que la télé, relayant un art cinématographique prêt à tout montrer, ne se mette à diffuser des atrocités devenues ordinaires. Et avant Internet.

 

Après qu’elles ont échangé des magazines de mode, du mascara, de la crème épilatoire voire des propos décousus sur la psychologie de leurs chefs de bureau, la saveur perdue des tomates, que sais-je? l’impuissance masculine («tout ce qui fait le sel de la vie.»), elles sont sur le point de se tutoyer, voire de s’unir en se «selfisant» avec leurs smartphones. Puis, soudain, un coup de tonnerre dans un ciel bleu: la boule de pétanque de Monsieur Chaudet – un gros rougeaud qui rit très fort, féru de poker autant que de boulisme – fracassa par mégarde l’ordinateur portable de Monsieur Bournand, un comptable maigrichon, gratifié d’un profil de décapsuleur et d’un cou de poulet plumé.

 

Entre ces deux adeptes du caravaning («caravanage» pour les puristes), l’incident sera financièrement réglé à l’amiable. Mais leurs épouses n’échangeront plus de crèmes cosmétiques. Leurs enfants ne batifoleront plus ensemble pour s’entre-tuer pour de faux. Grâce au ciel, il n’y eut pas de castagne au camping d’Yvonand. Il y eut pire: de l’indifférence feinte.

 

 

Commentaires

Tragédie ordinaire ou drame cornélien: les Bournand contre les Chaudet. Sous la loupe du détective et sociologue Luc Boltanski, le noeud dramatique se resserre inexorablement autour du cou des malheureux protagonistes, sous le poids d'une "finalité sans fin" et par "un geste qui s'épuise dans la manifestation de sa propre beauté". Leur ressentiment devient: "un moyen de replier la réalité sur elle-même pour la faire persister dans son être comme si elle contenait en elle-même sa propre justification." On en a pour plusieurs générations.

Écrit par : rabbit | 21/06/2015

Tout cela me fait penser à Houellebecq et beaucoup à Muray... Sauf que la jeunesse des mamans se passait vraisemblablement aux débuts de l'ère numérique. Les termes de génération x, y ou z sont d'ailleurs élastiques et discutables, comme le temps.

Écrit par : Inma Abbet | 22/06/2015

A une époque où l'on construit une cathédrale en moins d'une semaine à l'aide d'une imprimante 3D, camper au bord d'un lac est un loisir gothique. Houellebecq est avec Muray, Dantec et Nabe, au bar de la Buvette des Pins, occupé à mater les gamines Bournand et Chaudet, sous le regard chirurgical de Gilbert, en train de découper à vif une tranche de vie dans les travers humains.

Écrit par : rabbit | 22/06/2015

RABBITTTTTTTTTTTT !

IL EST MORT HIER!

Écrit par : Ambre | 26/06/2015

Vraiment? Je l'ai vu hier soir à la terrasse de Sénéquier en compagnie d'Ivana Trump. A moins que le yacht de la féroce zlinoise (selon Baruch Spinoza) ait été dynamité par les ISISistes ou les DAECHiens, les fonctions vitales de Géo devraient tourner à plein rendement.

Écrit par : rabbit | 26/06/2015

Mais qui est mort avant-hier ? Boltanski ? On me cache tout, on nous dit rien...

Écrit par : Géo | 27/06/2015

J'ai reçu un câble de Downing Street: c'est John Steed, ô Géo, le de cujus qui est allé ad patres. Mais, toute la série 1966-69 est en ma possession, la civilisation occidentale est sauvée. Par contre, Madame Peel fait toujours partie des effectifs.

Écrit par : rabbit | 27/06/2015

John Steed, ah oui. Il est mort, mais à un âge où il est de bon ton de s'en aller, me semble-t-il. Ne serait-ce que pour s'éviter des ennuis de plus en plus graves...
A vrai dire, et connaissant Ambre, j'avais peur qu'il s'agisse du Père Siffleur qui a déjà par ailleurs choisi de nous quitter, nous.

Yvonand et ses plages ! Et ses filets de perche, et sa cariçaie que l'on dit grande. Plus d'écolos ornithos au mètre carré que nulle part ailleurs...
Ornithos qui à chaque fin de saison migrent vers les cols alpins pour ennuyer leurs petites bêtes préférées en leur collant des bagues en alu d'un aspect fort peu seyant, soit dit entre nous...

Écrit par : Géo | 28/06/2015

Monsieur Géo,

J'ai eu vingt ans en 1968 et on ne peut dès lors plus rien m'apprendre sur ce que l'espèce humaine peut inventer pour se couper de la réalité réelle, que ce soit individuellement ou collectivement.

Si Monsieur Siffleur a été contraint à l'exil ("c'est la démocratie qu'on assassine !", clamerait Monsieur Varoufakis), nous ne sommes plus que deux pour répondre de la correction morale et intellectuelle de la blogosphère ("c'est un oligopole bilatéral !", hurlerait Monsieur Picketty").

On peut toutefois compter sur feu Monsieur Pessoa, qui nous a laissé par écrit sa vision du monde avant de passer dans l'autre : "Tout ce que l'homme expose ou exprime est une note en marge d'un texte totalement effacé. Nous pouvons plus ou moins, d'après le sens de la note, déduire ce qui devait être le sens du texte; mais il reste toujours un doute, et les sens possibles sont multiples".

Qu'il est bon de se se découvrir constructiviste quand tout s'effondre autour de soi. Vous êtes pour une fois de mon avis ?

Écrit par : rabbit | 28/06/2015

Monsieur Géo,

J'ai eu vingt ans en 1968 et on ne peut dès lors plus rien m'apprendre sur ce que l'espèce humaine peut inventer pour se couper de la réalité réelle, que ce soit individuellement ou collectivement.

Si Monsieur Siffleur a été contraint à l'exil ("c'est la démocratie qu'on assassine !", clamerait Monsieur Varoufakis), nous ne sommes plus que deux pour répondre de la correction morale et intellectuelle de la blogosphère ("c'est un oligopole bilatéral !", hurlerait Monsieur Picketty").

On peut toutefois compter sur feu Monsieur Pessoa, qui nous a laissé par écrit sa vision du monde avant de passer dans l'autre : "Tout ce que l'homme expose ou exprime est une note en marge d'un texte totalement effacé. Nous pouvons plus ou moins, d'après le sens de la note, déduire ce qui devait être le sens du texte; mais il reste toujours un doute, et les sens possibles sont multiples".

Qu'il est bon de se sentir constructiviste quand tout s'effondre autour de soi. Vous ne trouvez pas ?

Écrit par : rabbit | 28/06/2015

En fait de construction, je cherche plutôt du côté de la bombe atomique en me souvenant bien que l'important, c'est l'endroit ousqu'elle tombe...
https://www.youtube.com/watch?v=eryzp0Pklc8

Écrit par : Géo | 28/06/2015

Cette bombe quelle est là ? www.youtube.com/watch?v=cwKz6BViVKQ

Écrit par : rabbit | 28/06/2015

Vous avez des petits-enfants qui vous branchent sur les vidéos de chats ? C'est cro-mignon...

Écrit par : Géo | 28/06/2015

Pas encore, il faut d'abord que leur future mère termine ses études. En attendant, je collectionne les vidéos de chats et les références philosophiques: on verra quelles seront leurs préférences.

Écrit par : rabbit | 28/06/2015

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