15/08/2015

Et hop! un nouveau tour du monde

Réédition en format poche d’un inédit de Nicolas Bouvier (1929-1998), paru il y a 3 ans, et qu’il faut absolument relire ou découvrir pour s’y enivrer de fragrances sauvages et exotiques qui pimentèrent sa jeunesse. Il rassemble des carnets de route que le Genevois aux semelles de vent avait entamés quand il avait 20 ans à peine, et griffonnés à la va-comme-je-te-pousse, sans surveillance de la syntaxe. Encore moins du style: on pense à celui, gouleyant car maîtrisé, de son Usage du monde (1963), et d’autres grands livres publiés de son vivant. Or, ces menus textes-là, qu’il ne destinait pas à ses lecteurs, ont dormi si longtemps dans de vieux tiroirs que, paradoxalement, ils y ont été comme cryogénisés. Ils nous en reviennent avec des émotions juvéniles à fleur de peau. Leurs maladresses du langage sont de belles fleurs de jouvence.

Les lecteurs ordinaires de Bouvier découvrent qu’il avait exploré bien d’autres territoires que le Proche-Orient, l’Inde, Ceylan ou le Japon.

 

Cette odyssée «cachée», ou plutôt sous-jacente, démarre en 1948, par un cap sur la Scandinavie, passe par la France, le Maghreb avant la guerre d’Algérie, cingle vers l’Indonésie et explore même la Chine en 1986, une période où les Chinois tenaient les touristes pour des extraterrestres. Dans un hôtel de Chengdu, il est chassé dès l’aube de son lit par une ancienne garde rouge, «une tigresse». A Oran, il réclame à une serveuse algérienne: «Donnez-moi une serviette, s’il vous plaît, car je mange salement, comme tous les hommes qui sont trop heureux.»

 

Mais il y a d’autres pépites dans ce délicieux foutoir d’un globe-trotteur qui écrivait des notes machinalement, par hygiène mentale plus que pour se pousser du col, et qui, au démarrage, ne se sentait pas écrivain. Il a beaucoup aimé Vancouver, à l’extrême-ouest canadien, et son îlot de Stanley Park: «Oies de l’Alaska de passage ici, note-t-il en automne 1991. Elles sont partout, et si peu farouches qu’on marcherait dessus.»

 

Je demande pardon à mes lecteurs de retour de vacances, et qui viennent de troquer le soleil des Baléares contre la figure d’un chef de bureau: ce livre les enchantera sans frustration. Il les fera rêver aux antipodes, à leur jeunesse aussi. Il s’intitule Il faudra repartir

 

 

Ed. Payot, 236 p.

 

 

Commentaires

Sauf que la première impression qui se dégage de votre billet est celle de paradis perdu mais aujourd'hui envahis par les hordes touristiques. Voyager du temps de Bouvier, c'était le bon temps. Les sauvages étaient encore sauvages, le vodkacola n'avait pas nivelé Anchorage comme Salisbury ou Dili et Rabaul n'était pas ensevelie sous la lave du Tavurvur...
Heureusement qu'il reste la lecture. Mais je n'ai pas croché au recueil de correspondances entre Bouvier et son ami peintre...

Écrit par : Géo | 15/08/2015

Monsieur Gilbert connaît son sujet: les tigresses en question sont aussi bien capables d'entrer dans votre chambre pour vous faire sortir du lit, que d'entrer dans votre lit quand vous avez prévu de quitter la chambre.

Je ne crois pas opportun de décrire par le menu le banquet offert par la Municipalité de Chengdu en 2009 à l'hôtel Jinjiang, Géo en est saturé. Sachez seulement que j'en étais, mais que tous les gens charmants qui posent avec moi sur les photos sont maintenant en prison pour corruption, conséquence de la grande purge de l'an passé dans le Sichuan.

En Chine comme ailleurs, la réalité est schizoïdique. D'un côté, vous avez une réalité faite d'expériences individuelles parmi une grande diversité de situations quotidiennes. D'un autre côté, existe une réalité prisonnière d'un réseau de formes, règles, procédures et épreuves à prétention générale, maintenues par les institutions qui en décident les contours (merci à Luc Boltanski pour ces bonnes paroles).

A vous d'en tirer une moralité orientée sur le thème "voyageurs écrivant" vs "écrivains voyageurs" et de ce qu'il convient de qualifier de littérature dans ce genre-là.

Écrit par : rabbit | 15/08/2015

C'est un piège, cette notion de voyageur. La dernière qui m'a quitté - enfin non, il y en a eu quelques-unes après, j'ai la mémoire qui flanche...- me prenait pour un voyageur parce qu'on s'est rencontré sur une plage de Baucau (S 8°30'/E 126° 30', à la louche...). Cette ambiguïté a duré 13 ans, ce qui ne l'a pas empêché de me suivre dans quelques pays africains et elle a fini par se rendre compte que je n'étais qu'une vulgaire barque poussée par les vents de la nécessité gagneuse de pain et autres babioles vitales.

Je me souviens d'une nuit de discussion avec un Portugais en Angola. Je soutenais que je préférais une connaissance approfondie au papillonnage en matière de contrées terrestres. Et la comparaison que je faisais avec le comportement amoureux l'intéressait, vu ses tendances donjuanesques...

Le fait d'être géologue pèse aussi très lourd. Vous marchez sur votre matière première, où que vous soyez. Et vous ne pouvez vous empêcher de vous demander de quoi elle est faite. Et la caractéristique première de la géologie, c'est d'aller de l'infiniment petit, lire les traces du Hauptüberschiebung de Glaris dans un cristal sur une lame mince avec un microscope en lumière polarisante vers l'infiniment grand en se posant des questions sur la formation des planètes. En d'autres termes, cela fait beaucoup voyager dans la matière, dans l'espace et dans le temps. Pratiquement sans limites dans ces trois dimensions.
Je suis bien content d'avoir étudié la géologie, tiens...

Écrit par : Géo | 15/08/2015

Je ne vous cacherai plus, Géo, qu'à vous lire j'ai fini par comprendre que la géologie est la mère de tous les arts: veuillez boucler votre ceinture et redresser le dos de votre siège, ça démarre...
Dans la conception antique de l'esthétique, le mot grec τέχνη (technè) est proche de ce que l'on nomme aujourd'hui "art". Il désignait un ensemble de savoir-faire et de tâches soumis à des formes. Le mot science vient du latin "scientia" (connaissance) et la connaissance est une branche de la philosophie, l'épistémologie. Or, science et philosophie n'étaient pas séparés, à une époque où l'on cherchait à expliquer les principes et les causes de toutes choses. Donc: art, technique, science et philosophie sont bien des chapitres du même Manuel Utilisateur de la Planète (version chinoise de l'Usage du Monde). En plus, les idéaux philosophiques platoniciens sont le Beau, le Vrai et le Bien. Et comme la beauté est liée à l'harmonie, à l'équilibre, à la grandeur, à l'intensité, à l'étrangeté ou à la nouveauté, les formes et les volumes des formations géologiques attirent l'expression de sentiments esthétiques, alors que la puissance des phénomènes géophysiques fait réfléchir l'humain sur la fragilité de sa situation. On a trouvé la pierre philosophale là, non ?

Écrit par : rabbit | 16/08/2015

Intéressant, rabbit. Dans la philosophie chinoise existe le concept de « theorie » ?

Écrit par : calu schwab | 21/08/2015

Si je devais répondre à la question d'un érudit argentin sur la pensée chinoise, je le ferais à la manière de Borges en disant que, comme les métaphysiciens de Tlön, les Chinois ne cherchent pas la vérité ni même la vraisemblance, ils cherchent l'étonnement. Dire que ce n'est pas loin de la vérité serait un paradoxe, mais vous savez que je n'en suis plus à un près tant qu'une contradiction n'est pas cachée dessous. Alors, si vous le permettez, je poursuis. Une théorie doit pouvoir être prouvée et réfutée, mais Marcel Granet nous apprend qu'en Chine, on s'en passe. On fait confiance à des formules à l'efficacité plusieurs fois millénaire. Quelques symboles permettent de noter de façon synthétique les idées directrices et on range le reste sous ces seules catégories. Le Yin et le Yang font tôt ou tard intervenir les notions de Temps et d'Espace, et le Tao vous amène sans détours à réfléchir un jour à ce que sont la Physique et la Logique. Alors que les Nombres restent confinés à des tâches protocolaires ou de classification, sans toutefois être reliés à des quantités. Voilà Calu, on est arrivé. Ai-je répondu à votre question ou je recommence ?

Écrit par : rabbit | 21/08/2015

Merci rabbit, c'est un point de vue tout a fait acceptable.

Écrit par : calu schwab | 28/08/2015

De rien, Calu, ce fut un plaisir. Lorsqu'on ne croit en rien, c'est beaucoup plus facile de créer des théories pour les autres. N'hésitez pas à faire appel à moi en cas de besoin.

Écrit par : rabbit | 28/08/2015

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