26/09/2015

L'ourson mité de grand-papa

Question récurrente d’adolescent: «Où se situe le siège de l’âme, pour autant qu’elle existe?» Réponse scientifique de Descartes: «Dans la glande pinéale», soit juste sous l’intersection de nos sourcils. Une zone du cerveau que la médecine moderne a rebaptisée épiphyse, qui se nicherait sous un vague bourrelet, lui-même coincé entre les quadrijumeaux antérieurs. L’âme serait-elle devenue anatomique, dont scannisable, et corrigible par le scalpel de praticiens plus opérants que le Bon Dieu? Débat trop vaste et compliqué, dont le jeune habitant de Domdidier pourra prosaïquement échapper en grimpant l’escalier qui mène au galetas de sa maison.

C’est là qu’elle gît, l’âme humaine, en un royaume poussiéreux, à fragrances de vieux vins, et où règnent le cheval à bascule, la poupée sans bras aux cheveux de laine jaune, de vieux quinquets à pétrole, un phonographe à aiguille métallique, des disques à 78 tours, des collections dépareillées de tasses de thé anglaises et la crotte de rat.

En fait, l’âme n’y «gît» pas, elle poudroie de mille feux sur ce capharnaüm qu’on a entassé sous les toits, car ses trésors sont devenus ringards donc «moches», ou, «tombés en obsolescence»… On les cache car ils nous démoderaient. Alors qu’ils résument, par leur incohérence, plusieurs décennies d’une saga familiale.

On y découvre la lourdaude et verdâtre machine à écrire Hermès de votre papa et ses rouleaux encrés. Mais aussi des jouets qui avaient enchanté son enfance: une toupie sifflante et lumineuse, un Monopoly des années soixante, et les lames métalliques perforées d’un Meccano hérité de son oncle Jérôme. Un jeu de construction auquel il affirma une nette préférence pour celui du Lego, qui n’est pas ferrugineux mais en acrylonitrile butanine styrène…

Plus émouvante est la machine Singer, à coudre et à pédale, de votre grand-mère Eulalie: à ses grincements semblaient répondre le cri rauque de corneilles broyardes survolant son poulailler. On peut lui préférer, comme moi, le doudou en peluche préféré de son époux. Car l’ourson de grand-papa Firmin a perdu ses derniers poils gris. Il est devenu borgne pour avoir perdu, il y a très longtemps, une des escarboucles qui lui servaient d’yeux.

Celle qui reste nous regarde encore.

19/09/2015

Jurons de banlieue et d’Amériques

Il y a 35 ans, Georges Brassens les avait mis en ronde dans une chanson qui scandalisa Mlle Chauderet, prof de solfège à Farfougny-sur-Orbe – elle avait une nette préférence pour l’abbé Bovet. Les jurons du gorille sétois sonnaillaient pourtant bien joliment: «Tous les morbleus, tous les ventrebleus, les sacrebleus et les cornegidouilles…» Or qui, à part de vieilles barbes comme le soussigné, s’en souvient aujourd’hui? Pour les usagers de Facebook, de Twitter, Linkedln, Instagram, et j’en passe - aux ouïes greffées d’écouteurs indétachables - ces exclamations spontanées sont démodées, incompréhensibles, trop élégamment tournées.

Les plus jeunes de ces «réseautards» leur ont substitué des jurons neufs, forgés dans la périphérie multiculturelle de Paris, où l’argot maghrébin se mêle à un verlan banlieusard plus ancien. De l’amalgame ont jailli d’heureuses trouvailles. Par exemple «chelou» pour louche, «relou» pour lourd, «caillera» pour racaille. A prononcer, non pas avec l’accent affûté de Mlle Chauderet, mais un débit haché arabisant.

Attention! Ne pas confondre ces interjections avec des insultes, qui sont des offenses à autrui, des insolences. Le juron, lui, est une façon de passer ses nerfs non pas sur son prochain, mais sur le destin, ou sur soi-même: «zut! quel crétin je suis!» Moins harmonieusement: Merde! Moins courtoisement: Putain! Et c’est ce dernier vocable, désignant péjorativement une profession respectable, qui désormais vient le plus souvent à toutes les bouches d’adolescents. Voire d’adolescentes! Il y en a d’autres qui pourraient le remplacer. En vous cognant le nez sur une porte, ne dites plus «Putain de m…» ni même zut, mais «Politicien!» Ou pire: «Journaliste!» (Suggestions piquées dans un édito de Patrick Besson, paru dans Le Point du 10 septembre dernier).

Hélas, aux françaises, même ordurières et imprévues, nos «djeûnes» préfèrent toujours les interjections d’outre-Atlantique: Damned! Bullshit! Et l’inévitable Fuck, qui est sur le point de perdre son acception première, tant on l’use pour tout et son contraire.

A l’Université d’Oxford, un chercheur a récemment trouvé l’origine de ce «four letters word» dans un manuscrit crypté du XVIe siècle. Crypté car subversif…

 

12/09/2015

Le rêve éveillé chez les «geeks»

On a vu récemment, dans la Broye, un père de famille poignardant son fils car il maniait trop la manette d’une PlayStation. A Cuarnens, dans l’arrière-pays de Morges, votre voisine Béatrice Chuindet n’ira pas jusqu’à cette extrémité. Mais elle risque bien de balancer ses deux ados Cathy et Rosemonde à travers la baie de sa véranda: «Ces bedoumes se referaient une santé mentale dans le lisier, en y perdant définitivement leurs fichus smartphones!» C’est dire si l’addiction (en français dépendance) de la génération montante aux joujoux informatiques peut inquiéter, voire exaspérer des parents. Des psychologues spécialisés dans ce nouveau type de compulsion vont jusqu’à l’appeler cyberaddiction, ou, moins musicalement encore hyperconnectivité…

Or il s’agit d’un virus d’autant plus contagieux qu’il n’est que psychique. Sur plus de 2% de la population suisse, il aurait des effets secondaires désastreux affectant des «geeks» ou «nerds» de plus en plus jeunes: isolement autistique aux repas, irritabilités imprévisibles, échecs scolaires. Sans parler des troubles du sommeil.

Ces experts les imputent à la lumière artificielle des écrans informatiques, celle qui fuse de la télé, d’un mac fixe, de cellulaires ou de tablettes. Comme il en est rupture avec le cycle du soleil, le jeune insomniaque a perdu son horloge intérieure et biologique (en jargon scientifique, le «rythme circadien»), et ne se réfère plus, dans ses nuits remuées, qu’aux échos à peine ouatés d’un transistor de chevet. Ou à ces lucioles cathodiques qui continuent de scintiller sous ses paupières mi-closes.

Il y relit de vieux chagrins, des espoirs impossibles. Des rêves? Non des demi-rêves, des rêves éveillés comme les surréalistes français se les appliquaient à eux-mêmes, dans le sillage psychanalytique du grand Thurgovien Carl Jung. Ce ne sont que des songes où la réalité moche le plus souvent l’emporte sur ses illusions, plus belles, qui lui viendraient d’un sommeil traditionnel, sain et profond. Pour l’en guérir, confisquez-lui son amulette électronique, faites-lui prendre une douche (pas chaude) avant d’aller au lit, puis bercez-le comme nourrisson.

Cela lui évitera de consulter en pleine nuit sa montre-bracelet, elle aussi «connectée», pour savoir s’il dort.