28/11/2015

Des jeux d’enfants aux jeux de guerre

 

Chez l’hominien ordinaire, comme chez le Vaudois d’antan à bretelles et «à nuque de syndic», le goût du jeu – avec ses ritualités et ses transgressions – est un besoin naturel qui l’apparente au chaton domestique. Ou aux otaries du Cirque Knie, quand il y en avait encore, et dont il applaudissait les applaudissements. Sinon, il se barbouillait, à quatre ans, les mains et le museau dans un sac à sable du parc Denantou. Ou faisait zig-zag-zoug dans les préaux, jouait à la poupée, à papa-maman (dans un réduit à balais ou au galetas), aux cow-boys et aux Sioux.

Devenu adulte, ce même goût du jeu lui faisait nouer une cravate autour du cou, puis prendre un bateau de la CGN pour Evian, le train pour Montreux. Il y déployait sur le tapis vert des combinaisons stratégiques savantes et distrayantes du black-jack, du baccarat banque, de la roulette. Que sais-je? du Punto y banc. Il se trouvait nez à nez avec ce monstre clignotant et diabolique qu’on appelle le bandit manchot, ou le «dernier espoir des joueurs solitaires». Après avoir gagné quelques sous, il y perdait son 13e salaire, les boutons de manchette offerts par Belle-maman, puis son sourire, sa raison. Son psychanalyste la lui ramenait en lui faisant lire Le Joueur de Dostoïevski.

Là, je parle au passé. Aujourd’hui, nos marmots ne s’embarrassent plus des souillures du bac à sable depuis que Playmobil, et ses figurines déplaçables, leur ont fait découvrir les virtualités plus captivantes de la PlayStation: «Génial, c’est comme si on était au cinéma!» Avec l’acquisition, déjà en leur adolescence, d’un smartphone pour adulte, ils pourront amalgamer à leur gré la réalité anodine de leurs vies à la fiction, et s’identifier avec des héros prêts à sacrifier leur vie pour créer un «univers meilleur». (A l’instar des massacreurs du vendredi 13 novembre.) Si des marchands de ces maudits joujoux qui les vendent sur la Toile veulent me contester, je les renvoie à cette annonce que j’y ai dénichée, à l’enseigne de Jeu. info:

«Avec ces jeux de guerre, tu vas pouvoir te défouler en vidant des chargeurs sur plein d'ennemis différents! Prépare-toi à être un guerrier intrépide et au sang-froid exemplaire dans des missions très diverses, mais toutes dangereuses.»

On y dit tu, donc on s’adresse à des enfants.

 

 

Commentaires

Oui, mais vous savez comment sont les gens. Des sociologues formatés chez Bourdieu vont vous opposer le fait que les gosses de riches échappent à ce destin tragique, grâce à des loisirs plus onéreux, donc plus sains: golf, chasse à courre, opéra, limousine, hélicoptère, piano... parce que "le piano, c'est l'accordéon du riche" (Monsieur Fernand dans "Les Tontons Flingueurs").

Écrit par : rabbit | 28/11/2015

Il y a quelques jours, notre service d'endoctrinement de la population - mieux connu sous le nom de RTS la Première - abordait cette problématique. Pour les ignares absolus dans mon genre, qui sommes parmi les derniers à écouter cette radio soviético-paléozoïque soit dit en passant, le jeune journaliste a cru bon d'
expliquer ce qui se tramait dans le Grand Theft Auto (l'ai-je bien descendu ? pas trop sûr...). "vous pouvez tuer tous ceux que vous voulez, sans règle aucune et vous pouvez, de façon très explicite, VIOLER qui vous voulez, comme vous voulez..."
La civilisation avance à grands pas, tout va bien.

Écrit par : Géo | 28/11/2015

Vous savez où ils vont, je déteste la cohue ?

Écrit par : rabbit | 28/11/2015

Un jeu d'enfant? Une partie de ping pong avec Mao (=_=)

https://vimeo.com/105512146

Écrit par : Ambre | 28/11/2015

Observez bien, ceci est «ping pong»: 乒乓. Tout est dans le mouvement de la partie inférieure d'un double signe, qui se répète sans se copier. Cette subtilité fait toute la différence avec «jeu vidéo» que voici: 视频游戏. Vous avez vu ce désordre, la confusion, le trouble, l'agitation... Laozi l'a dit: «Le grave est la racine du léger ; le calme est le maître du mouvement» (Daodejing I.26).

Écrit par : rabbit | 28/11/2015

C' est magnifique Rabbit, la calligraphie de ping pong et la citation.

Écrit par : Ambre | 29/11/2015

Merci, Ambre, de reconnaître mes efforts à l'épanouissement de certains lecteurs de ce blog. Le jour où Géo se mettra au ping pong taoïste, ma mission sur Terre sera achevée.

Écrit par : rabbit | 29/11/2015

C'est une manière de vous procurer l'immortalité à bon compte ? Pas très fiable...
Pour en revenir au thème de ce billet, je remarque que l'un des sujets d'un billet de G.Salem d'il y a quelques temps donne un résumé d'un livre de Sade (sur la plateforme TdG) qui m'avait pas mal choqué. La tendance au Bien de certains est certes exaspérante, mais cette quête du Mal est non seulement inquiétante mais intrigante. Ce qu'il y a de curieux aussi, c'est que je m'écharpais déjà au Gymnase avec le même à propos de Teorema d'abord, de Pasolini ensuite; j'ai détesté cet ode au Mal qu'est "Salo ou les 120 jours de Sodome". On retrouve les mêmes positions 45 ans plus tard...
Sur l'innocuité des jeux vidéo, on remarquera tout de même que si tous les joueurs ne passent pas au réel, tous les auteurs de tuerie de masse aux USA étaient des joueurs intoxiqués à l'ultra-violence...

Écrit par : Géo | 29/11/2015

Dans «Le réel», on lit:
«De l'écriture sadienne on pourrait dire qu'elle est une perpétuelle outrance verbale non en ce qu'elle déforme le réel mais en ce qu'elle prétend absolument à s'en passer(…).».
Plus loin: «(..) la véhémence du raisonnement, la crudité des dialogues, la cruauté des situations, se trouvent toujours affectées d'un coefficient correcteur qui les relègue dans un espace de représentation réservé à la pure représentation (…)».
Encore: «Sade en somme ne fait que pousser un certain jeu d'écriture, pratiqué par presque tous ses contemporains, au-delà du seuil à partir duquel tout texte sombre dans l'incrédible: il est douteux qu'il ait prêté grande attention à cette imperceptible transgression qui signale le naufrage de l'écriture dans son propre pastiche (…)».
Enfin, Clément Rosset nous rassure sur le fait que, s'il évoque la «violence comique» du texte de Sade, on ne peut parler «d'un humour de Sade».
Voilà le démon sadien conjuré par le verbe du Père Clément. Quant aux mitrailleurs de pixels, vous pensez aussi qu'ils pastichent leur naufrage du réel ?

Écrit par : rabbit | 29/11/2015

"il est douteux qu'il ait prêté grande attention à cette imperceptible transgression qui signale le naufrage de l'écriture dans son propre pastiche"
Voilà dit en termes savants le malaise que je ressens à cette lecture. Mais d'où vient cette fascination du Mal qui a effectivement quelque chose de ridicule ? (sauf que dans ce cas, le ridicule peut tuer...)?
Olivier Roy, spécialiste du Proche-Orient, faisait l'autre jour le parallèle entre tueurs de Colombine et terroristes islamistes de Paris : ces derniers jouaient-ils à GTA ?

Écrit par : Géo | 29/11/2015

Vous vous souvenez certainement des livres "L'orange mécanique" (Anthony Burgess, 1962) et "De sang froid " (Truman Capote, 1966). C'est là que l'on a commencé à frissonner sur l'idée de meurtres gratuits.
Bien avant, il y avait eu "De l'assassinat considéré comme un des beaux-arts" (Thomas de Quincey, 1854), mais cela pouvait rester dans l'orbite de dilettantes décadents et opiomanes.
Si l'on passe le cas de Jack l'Eventreur (1888), attribué à un fait social, l'idée récente de tuer son semblable pour se défouler peut être vue comme une démocratisation de la cure analytique.
Sous cet angle, la kalachnikov est moins onéreuse que la catharsis et plus accessible que le koân Zen.

Écrit par : rabbit | 29/11/2015

Il y a eu aussi la mode de prendre l'autoroute à contre-sens, il y a quelques années. On devrait mieux étudier le cerveau des lemmings, si vous voulez mon avis.
Et se montrer plus reconnaissants envers les wingsurfers qui se contentent de faire des trous tout seuls dans les prés de Lauterbrunnen...

Écrit par : Géo | 29/11/2015

En Chine, j'ai vu des cycliste à contre-sens sur l'autoroute. Mais vivre dans ce pays demande une préparation morale très particulière. Donc, nous n'en parlerons pas.
Par contre, en ce qui concerne vos hommes-volants, c'est tout l'inconvénient d'habiter dans une région montagneuse. Logiquement, il faudrait interdire aux gens de grimper sur les sommets et, au bord de la mer, les empêcher d'aller dans l'eau. Même chose pour la neige, le sable et les particules fines.
En outre, l'espace devrait être strictement réservé aux oiseaux et le temps aux historiens.
C'est simple, quand y pense...

Écrit par : rabbit | 29/11/2015

"En outre, l'espace devrait être strictement réservé aux oiseaux et le temps aux historiens" Oui, mais de quelle espèce seront les historiens ? Parce qu'à force de vouloir sauver la planète, les hommes semblent ne pas s'apercevoir que c'est eux qui vont disparaître...

Écrit par : Géo | 29/11/2015

Vous n'allez pas les regretter, quand même…
A ce propos, j'ai une excellente affaire à vous proposer. Une longue croisière vous fera du bien, après tout ce que vous avez enduré sur cette maudite planète. Les fusées sont américaines et les capitaux, chinois. Les places sont comptées, mais grâce à mes relations avec qui vous savez, vous pourrez bénéficier des meilleures conditions pour un nouveau départ dans la galaxie. Ou en dehors, si vous avez l'intention de vivre plusieurs centaines d'années. Si l'Histoire n'a pas de sens, l'Univers est en expansion: choisissez le ticket gagnant !
Je vais vous envoyer un contrat, qu'il faudra signer avec votre propre sang (pas celui d'une souris de laboratoire).

Écrit par : rabbit | 30/11/2015

En effet ce ne sera pas demain la veille que Géo, ni personne d'ailleurs, se mettra au ping pong taoïste qui n'existe que dans l'imaginaire de certains. La mission de Rabbit n'est donc pas prête d'être achevée ici-bas.
Les principes du Tao et ses diverses illustrations au travers du bouddhisme zen et des Kôans implique un basculement de la perception afin de permettre, par exemple, de découvrir le son d'un applaudissement d'une seule main.
Et Géo, comme moi d'ailleurs, est un pragmatique qui s'exerce à visiter des mondes improbables pour tenter de repousser les frontières de son esprit. Ainsi il semble entretenir une relation privilégiée ici avec rabbit qui, lui, n'a pas tant d'alternative que de faire preuve de patience et de compassion puisque Géo semble être un de ses rares interlocuteurs.
Rabbit reste pour moi une énigme. Derrière ses mots transpire une profonde humanité et une solitude assumée. Enfin..., presque. Le besoin de partage semble irrésistible. Il devient presque bavard en s'ingéniant à entretenir le mystère, en tirant les ficelles d'une pelote qu'il fabrique et transforme en permanence.
Apparemment il y trouve son compte. Et je m'éclate à tenter de le découvrir.
Alors rabbit, c'est pour quand ce polar ?

Écrit par : Pierre Jenni | 30/11/2015

Restons concentrés sur l'essentiel, Monsieur Jenni. Vous avez lu ça ? « Switzerland's 10-year yield has hit a new record low of minus 0.41 per cent, as anticipation further easing at the ECB's Thursday meeting drags European bond yields even deeper into negative territory.» Géo et moi sommes dans nos petits souliers. Tirez-en les conclusions que vous voudrez, mais il faut agir vite...

Écrit par : rabbit | 30/11/2015

Voilà un jeu auquel l'auteur de ce billet n'a apparemment pas pensé et qui semble aussi violent que ceux auxquels il fait référence.
Je dénonce, avec d'autres, la fuite en avant de ce qu'on appelle le capitalisme financier versus l'économie dite réelle et j'observe que de bons potes passent des heures à boursicoter avec des montants ridicules et donc une rémunération horaire absurde si l'on considère le temps qu'ils passent à observer les alignements de chiffres sur leur écran.
Mais j'imagine que c'est ce que vous avez trouvé de mieux pour faire du blé sans trop vous fatiguer. Et je ne vous blâme pas. Mais de grâce, épargnez-moi vos considérations sur vos tentatives plus ou moins désespérées de faire fructifier votre capital. Et puis, si vous êtes vraiment dans la merde, je peux toujours vous proposer de conduire un de mes taxis, ce qui devrait vous permettre d'assurer le minimum vital tout en continuant à jouer au Monopoly durant les longues heures d'attente.

Écrit par : Pierre Jenni | 30/11/2015

Oups, j'ai mal lu le billet... Gilbert Salem évoque bien entendu le jeu favori des enfants devenus adultes : tapis vert, bandit manchot sont des variantes du Monopoly pour les grands.

Écrit par : Pierre Jenni | 30/11/2015

Merci pour votre proposition, comme d'habitude très honnête, Rabbit. Mais mon voyage sur le vaisseau spatial Terre me convient parfaitement. Et d'ailleurs, "Les fusées sont américaines et les capitaux chinois", qu'est-ce que cela change ?

François vient de visiter une mosquée en Centrafrique. En voilà un qui, malgré un niveau intellectuel assez bas, - je sais, moi aussi j'ai été gauchiste...- en a au moins deux bene pendentes. Le contrôle de qualité, ils savent faire au Vatican. Que les mauvais esprits insinuant qu'il y a une relation entre "en a au moins deux bene pendentes" et "malgré un niveau intellectuel assez bas" se rassurent, j'y ai aussi pensé - j'ai aussi été jeune et donc sous hormone...-.
Maintenant, il serait tout de même temps pour qu'il y ait au moins un de ces grands experts internationaux qui relève que quand on parle d'affrontements entre chrétiens et musulmans en Afrique, on parle en fait d'affrontements entre la tribu X et la tribu Y, exactement comme en Côte d'Ivoire il y a quelques années.

Écrit par : Géo | 30/11/2015

Indubitablement, ô Géo. Ils ont dit aussi qu'ils allaient prier pour redresser l'économie africaine (et le reste que vous dites en latin). Nous sommes rassurés sur ces deux objets.

Pour rassurer aussi Monsieur Jenni, Géo est un scientifique (c'est là son moindre défaut): il ne changera jamais d'avis, mais son opinion est influençable. C'est ce que j'essaie de faire depuis près de 10 ans, sur différents sujets dont il ne voulait rien savoir au commencement: Chine, philosophie, Chine, épistémologie, Chine, littérature, Chine, art, Chine, musique, etc. Le bouillon commence à prendre et des micro-organismes se développent rapidement. Il a compris que j'avais raison au sujet de la Chine et reste idéalement neutre à ce sujet; la Suisse le tourmente davantage (on le serait à moins).

Moi ? Après la retraite, je me suis installé en Chine pour visiter le pays. Puis, j'ai obtenu le statut d'expert étranger et je me suis occupé du développement d'une compagnie industrielle à l'étranger. Toujours pour le compte des Chinois, j'ai passé quelque temps en Namibie dans la construction d'une mine d'uranium. Je reste cet hiver en Suisse, le premier depuis longtemps. Pour passer le temps, je bavarde avec Géo, je rédige un Business Model destiné à une société d'investissement de capitaux chinois en Europe, je bavarde avec Géo, je suis un cours online sur les Marchés Financiers à Yale, et je bavarde encore avec Géo.

Parfois aussi, je vais voir mon fils en Amsterdam. Quand il a débuté ses études en économie, je lui ai toujours conseillé de rester proche de l'entreprise et de ne pas se perdre dans les algorithmes, le High Frequency et les machins gaussiens. Conseil qu'il a toujours suivi. Il est analyse financier pour une boîte internationale de consultants: il s'occupe de fusions, d'acquisitions et d'IPOs. Vraiment un brave garçon.

A vous Géo dans les studios...

Écrit par : rabbit | 30/11/2015

Personnellement, disons que je ne ressens pas un très grand besoin de rassurer M.Jenni sur quoi que ce soit, et vous noterez que je fais un grand effort pour rester civil...
Nous allons donc tranquillement en respirant par voie nasale continuer de parler d'autre chose que de se justifier de notre présence envers qui que ce soit d'autre que le maître de céans, que nous saluons respectueusement...
Cette passion pour la Chine me laisse tout de même dubitatif. Nous savons tous que ce développement ultra-rapide au mépris de toute autre considération environnementale (pollution extrême, économie basée sur le charbon), culturelle et architecturale (vieux quartiers rasés quasi sans préavis), sociale (travailleurs sans droits) voire géopolitique (Inde, Pakistan, Tibet...) est plutôt malsain à moyen terme. Mais on dit que les Chinois apprennent très vite et sont capables de changements rapides. Ces changements sont-ils visibles pour vous ?

Écrit par : Géo | 30/11/2015

Oui, c'est ça: laissons Monsieur Jenni vaquer à ses occupations et inclinons-nous devant la statue de notre Timonier lausannois.
Pour le reste, vous savez ce que Zhuangzi et moi pensons: « Chacun connaît l'utilité de l'utile, nul ne connaît l'utilité de l'inutile ». Notre réponse est en conséquence.
Bonjour chez vous.

Écrit par : rabbit | 30/11/2015

Merci rabbit.
Une question me turlupine en ce moment et je serais ravi de vous lire sur le sujet :
La franchise, la sincérité, l'honnêteté et tout ce qui se rapporte à ces concepts, sont-ils toujours des qualités (positives) ?
Le mensonge, sous n'importe quelle forme, peut-il être parfois considéré comme une forme d'altruisme ?
En plus simple, ma vérité est-elle toujours bonne à dire ?

Écrit par : Pierre Jenni | 30/11/2015

La vérité ? Diable ! Pour faire court, disons que, si vérité = réalité, je vous répondrai qu'elle n'est pas absolue et que chacun traîne la sienne comme un escargot sa coquille. Entre l'idéalisme et le pragmatisme, le combat pour la réalité de la réalité a été rude autrefois, et il l'est encore en ce siècle. Il y a des façons d'être franc, sincère et honnête, mais leur usage en société s'apprend. Quant au mensonge, c'est un poison à n'utiliser qu'à bon escient. Mais en général, tout passe bien si l'on y met une pointe d'humour.

Écrit par : rabbit | 30/11/2015

Je parle très précisément de ma vérité en opposition à toute "réalité" qui est forcément subjective. Il y a autant de réalités que d'individus. Je parle de vérité dans le sens d'être vrai et de dire ce qu'on pense tout en sachant pertinemment que ce n'est que provisoire, incomplet et donc faux.
Mais c'est l'intention qui m'importe.
On pense protéger l'autre en ne lui disant pas certaines choses, mais ne se protège-t-on pas soi-même en agissant ainsi ?
Comment utilise-t-on le mensonge à bon escient ? Merci de me donner un exemple.

Écrit par : Pierre Jenni | 30/11/2015

En dehors de la question du cas de conscience, qui échappe à toute généralisation, les rapports humains sont formés de chaînes de négociations plus ou moins conscientes. Et les techniques pour les appréhender existent: le message "je" pour faire passer la motivation de son choix ou la maîtrise de son seuil de tolérance à autrui. Il y a en d'autres, mais c'est déjà ancien: toutes choses que l'on apprend dans les cours de management. Un mensonge positif ? Lors d'une escale à Abu Dhabi, vous échangez quelques mots au bar avec des inconnus, tout en suivant activement leur conversation sans le moindre jugement de valeur. Alors que vous n'accepteriez de passer des vacances en leur compagnie en aucun cas: ça ne prend pas la tête et d'ici peu, vous serez à des milliers de kilomètres les uns des autres...

Écrit par : rabbit | 30/11/2015

J'essaie de décortiquer la moindre histoire d'être bien sûr de vous suivre.
Les inconnus d'Abu Dhabi ont un intérêt pour vous. Vous n'aimez pas leurs façons, mais vous éviter que ça se voie sur vos expressions, votre gestuelle. Le jugement de valeur est déjà là puisque, "pour rien au monde vous ne passeriez des vacances en leur compagnie", mais vous le camouflez. Ainsi espérez-vous obtenir d'eux ce que vous cherchez.
On parle clairement business et donc des moyens d'obtenir le meilleur deal.
Ce sont des règles tacites ou explicites que l'on apprend dans les cours de management. Bien. Tout le monde les connais plus ou moins et fait donc avec.
Sans en venir à des questions de conscience qui sont évidemment relatives, et qui englobent d'autres considérations comme l'éducation, la culpabilité, les croyances et tant d'autres paramètres difficiles à cerner, ma question se réfère plus aux questions d'égoïsme ou d'altruisme.
En business, on ne peut tout simplement pas se payer le luxe de l'altruisme. On est au combat. Auriez-vous un exemple, disons moins rationnel, du genre je trompe ma femme mais je sais que si je le lui dit elle risque de commettre l'irréparable. Est-ce que je fais preuve de considération à son égard ou bien est-ce que j'évite de me mettre dans une gonfle ?

Écrit par : Pierre Jenni | 30/11/2015

L'être et le néant, la vie et la mort: tout se passe entre les deux. Une sorte de troisième voie bouddhiste, qui n'est pas une manifestation d'indifférence mais une forme de détachement. De distance prudente ou raisonnée par rapport aux extrêmes. Alors: Dr Jekyll ou Mr Hide, là est la question. Chacun pose sa frontière en fonction de moyennes statistiques et agit selon les probabilités qui en découlent. Tout le reste n'est que poésie. Dans le même esprit, tromper sa femme peut coûter très cher. Donc, une bonne connaissance de gestion comptable et du Code Civil est souhaitable. On apprend tout ça dans les Business Schools, Dieu merci. Et lorsqu'on fait une escale à Abu Dhabi, on peut éprouver l'envie de faire quelque chose d'irrationnel pour couper un voyage de quatorze heures: marcher, boire, fumer et parler avec des gens (pour autant qu'ils parlent une langue connue). C'est une anecdote.

Écrit par : rabbit | 01/12/2015

Merci rabbit de m'avoir supporté jusqu'ici.
J'ai cette fichue tendance à vouloir trouver des explications à tout. Un peu comme Géo, tiens.
La vie c'est un peu l'art de l'équilibriste. Certains la bouffent avec passion et oscillent entre des extrêmes parfois risquées et d'autres tendent vers le détachement d'une voie médiane un peu fade lorsqu'ils réalisent la vanité de toutes choses. J'appréhende la froideur de la connaissance mais ne peux plus faire comme si. Heureusement que les bouddhistes ont compensé cet effet collatéral par la deuxième mamelle de la compassion. La vacuité nous fait une belle jambe.
Ma prochaine question sera donc celle de la motivation. Où trouver le fuel et comment garder l'enthousiasme. Comment pratiquer l'humour sans cynisme ?
Quand vous voulez rabbit...

Écrit par : Pierre Jenni | 01/12/2015

Je finis ma tartine et je suis à vous.
Rien n'est plus simple: l'accumulation des expériences, leur grande diversité, les gains et les pertes, les baisers et les morsures, l'utile et l'inutile…
Expliqué autrement, vous avez des valeurs, des fréquences, une somme, une moyenne, une variance et un écart-type. Plus vous avez de valeurs et de fréquences et plus vous comprenez ce qu'on appelle la Vie. Ce qui vous permet dévaluer des probabilités sur ce qui va se passer les jours prochains. Une fois arrivé à un âge avancé, la courbe s'aplatit: il ne peut plus vous arriver d'expérience que vous ne connaissiez déjà. La toute dernière peut-être, mais c'est dur uniquement pour les autres.
C'est ça Géo ?

Écrit par : rabbit | 01/12/2015

C'est malheureusement parfaitement dit, Vénérable et sage Grand lapin.
On rajoutera :
"La sérénité et le courage que l’on apporte à vivre pendant la jeunesse tiennent aussi en partie à ce que, gravissant la colline, nous ne voyons pas la mort, située au pied de l’autre versant."
Schopenhauer

Écrit par : Géo | 01/12/2015

«Le Pessimiste de Francfort», merci de le citer Géo. Les galopins du Black Bloc préfèrent Hegel et sa métaphysique de l'absurde, qui a déjà décimé la planète. Je sais pas ce que Monsieur Jenni va faire du bagage que nous lui délivrons: peut-être va-t-il prendre la route des Indes (ça se fait encore ?). Avec Etihad, il y a escale à Abu Dhabi.

Écrit par : rabbit | 01/12/2015

euh... je parlais d'enthousiasme...
Cette courbe s'aplatit-elle aussi avec l'âge ?

Écrit par : Pierre Jenni | 01/12/2015

Bon courage, rabbit...

Écrit par : Géo | 01/12/2015

Je réfléchissais justement à cela pendant la sieste.
Imaginez un instant que vous vivez avec une femme Chinoise, qui après 25 ans trouve encore que vous vivez d'une façon étrange. Il n'est pas question de s'en débarrasser de façon violente, ce genre de comportement vous répugne. De plus, il suffit de regardez n'importe quelle série télé, il y a toujours quelque chose de raté in fine. Donc, il faut négocier win-win. Alors on vit sur deux fuseaux horaires et le menu devient bilingue. Parfois il y a des "cross border agreements" et je dois accepter que des baguettes made in China viennent puiser dans ma choucroute alsacienne.
C'était quoi la question ?

Écrit par : rabbit | 01/12/2015

Ok, je reformule.
Si, comme je le comprends dans votre dernière intervention, vivre c'est l'art d'accommoder les restes, je me préoccupe de la meilleure façon de le faire.
Certains ingrédients permettent de faciliter la tâche, comme l'humour, ou l'amour.
Lorsque j'observe, plus ou moins objectivement, mon degré d'ignorance révélé ici par mes lancinantes questions, je ne puis décemment faire confiance à ma capacité à appréhender, ou plus simplement à comprendre ce qui se passe, ou ce qui m'arrive.
Me reste plus qu'à tenter de rire sincèrement, de m'émerveiller devant l'insondable et, ultimement, faire confiance.
Confiance en quoi, ou en qui, peu importe. Juste apprécier ce qui est donné en sachant pertinemment que l'explication sera inaccessible ou inexistante.
A défaut, c'est la galère.
Je trouve finalement assez rassurant de vérifier qu'il y a plus que mon monde. Et la quête est un moteur. Manque juste le fuel.

Écrit par : Pierre Jenni | 01/12/2015

Puisque vous le dites vous-même, c'est donc une confirmations que vous êtes venu chercher ici. Géo le dit toujours: la confiance en soir est fondamentale, c'est l'unique chose à laquelle devrait servir l'éducation. Lorsqu'on a confiance en soi, on ne se trompe jamais (du moins soi-même). Rappelez-vous ce que Boileau à écrit en 1674 dans "L'Art poétique"; c'est d'un usage encore plus large que l'écriture:

Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Avez-vous déjà vécu à l'étranger ? C'est un passage obligé pour voir le monde à sa vraie dimension.
Si on me cherche, je suis en cuisine.

Écrit par : rabbit | 01/12/2015

Pour les détails biographiques, je vous renvoie au polar qui a été retenu par la Société des écrivains de Paris, Hey taxi !, qui sera publié dans le courant de l'année prochaine.
Et dans la foulée, vous découvrirez que les mots me viennent facilement et sans ratures.
Alors ce fuel ?

Écrit par : Pierre Jenni | 01/12/2015

Attendez-vous à ce que le Monsieur Salem vous présente une facture salée. Son Think Tank n'est pas sponsorisé par Rolex ou la Confédération.

En ce qui concerne vos problèmes de moteur, pensez d'abord au kérosène. Partez le plus loin possible et quand la Suisse ne sera plus qu'un souillure de mouche sur la mappemonde, vous trouverez les bonnes questions à nous poser.

Entretemps, il ne faut pas négliger la sérotonine, c'est le carburant à privilégier en ce qui vous concerne.

Vous en trouverez dans les glucides:
les légumes secs comme les pois et les lentilles
le pain complet
les pâtes complètes
le riz complet
les légumes féculents comme les patates douces et les panais.

Dans les aliments riches en omégas-3 :
les poissons, comme le saumon et les huiles de poisson
les noix, les graines et les huiles à base de graines comme l'huile de graines de lin.
Dans le chocolat noir. Manger du chocolat noir augmente le taux de sérotonine en partie à cause du resvératrol.

Evitez la caféine qui supprime la sérotonine.

Faites des exercices d'une intensité qui vous est familière. Une étude anglaise a montré que la libération directe de sérotonine est liée au fait de faire des exercices avec lesquels on se sent confortable et non des exercices qui poussent les gens dans leurs retranchements. Si vous n'avez pas le temps de faire une activité physique régulière, essayez de marcher entre 30 minutes et une heure par jour.

Exposez-vous à la lumière naturelle du jour et non à celle artificielle du soir.

Faites du yoga, de la méditation, des exercices de respiration profonde et exprimez-vous à travers des activités de création comme.

Repenser à des bons moments peut être suffisant pour augmenter le niveau de sérotonine dans votre cerveau.

Écrit par : rabbit | 01/12/2015

Il y aurait aussi beaucoup à dire sur l'acide urique (qui commanderait le syndrome métabolique) et ses effets ainsi que sur l'importance du microbiote (200 millions de neurones dans l'intestin...), mais on le trouve facilement sur internet.
Tout cela est exprimé par la formule de Socrate - qu'il aurait piquée à Thalès de Millet...-, "Connais-toi toi-même et tu connaîtras l'Univers et les dieux".
Vous ne manquez pas de pain sur la planche, P.Jenni...

Écrit par : Géo | 02/12/2015

Vous ne pensez pas que le don de 45 milliards de dollars, sous forme d'actions Facebook, par Mr et Mme Zuckerberg à l'occasion de la naissance de leur fille, risque justement de faire baisser les actions? Vous vous intéressez à l'économie comportementale, Géo?

Écrit par : rabbit | 02/12/2015

Si. Mais uniquement rapportée à moi...
Cela dit, je pense que ces fondations privées peuvent causer des torts considérables, vu leurs moyens. On fait très vite des erreurs dans le domaine du développement. Les puits dans le Sahel sources de désertification, puisque les troupeaux s'y rassemblent trop longtemps et sur-pâturent les environs : c'est l'eau qui devait être le facteur limitant...
C'est pourquoi on ne dira jamais assez de mal de ces ONG bricolées par des mémères frustrées (qui ont les mêmes problèmes que Pierre Jenni...) qui se prennent pour des philanthropes à la petite semaine. Mais quand on balance des milliards dans un pays d'Afrique en ayant le niveau culturel d'un Américain, c'est-à-dire pas très élevé à nul, on ne peut qu'être très dangereux. Le nombre de clashes dans ce domaine est déjà tellement élevé qu'on devrait comprendre que ce n'est pas l'argent qui manque, ce sont les gens capables de le gérer...
Déjà dans les années 80, on voyait de pauvres bougres errer en Afrique l'âme en peine avec des valises contenant des millions de dollars d'aide qu'ils ne savaient placer, les projets rationnels étant inexistant...

Écrit par : Géo | 02/12/2015

Savez-vous que les 100 milliards promis par Mme Clinton lors du dernier sommet n'ont jamais été versés ? Et que pour parvenir à ce montant, l'Europe est contrainte de mettre la main au porte-monnaie ? Que l'on cherche à impliquer la Chine, à qui on ne la fait plus et qui va mettre 20 milliards dans le jack pot avec droit de regard exclusif sur les dépenses ? Entre les petits voyous et les grands gangsters qui font la politique mondiale, il vaut mieux garder un oeil sur le magot.

Écrit par : rabbit | 02/12/2015

C'est vrai que les sommets se succèdent, avec des promesses faramineuses qui nous font penser qu'on a bien tort de payer des impôts...
Heureusement, elles ne sont jamais tenues et les banquiers suisses, dans les coffres desquels lesdites sommes allaient immanquablement atterrir sont bien frustrés. Pauvres banquiers...

Pour en revenir à la sérotonine : on met beaucoup de temps à faire des bêtises sous hormones, on met beaucoup de temps à s'en rendre compte, on met beaucoup de temps à résoudre le problème (en fait, il se résout tout seul par baisse de production hormonale naturelle mais c'est moins valorisant que de le dire comme ça...) et quand il est résolu, on atteint la sérénité et on se rend compte que la sérénité, c'est un peu chiant. Alors on se met au tricot ou aux mots croisés...
Et à propos:
PS. M.Salem, comment retrouver cet excellent billet que vous aviez fait sur les définitions de mots croisés les plus originales ?

Écrit par : Géo | 02/12/2015

Les logiciels de jeu d'échecs sont plus intelligents qu'il y a 20 ans. Maintenant, ils vous laissent gagner en fonction d'algorithmes basés sur votre biorythme et les données de géolocalisation couplées à la météo. Dès que la luminosité et la pression atmosphériques baissent, vous commencez à croire en votre génie malgré la morosité ambiante. Les prochaines versions vont inclure un dispositif pour l'analyse du sang et de l'urine (bilan hormonal inclus). Le contrôle anti-dopage sera livré avec la version 3.4.0.

Écrit par : rabbit | 02/12/2015

C'est vrai que ces logiciels m'ont fait arrêter de jouer. A force de prendre des claques, on se dit qu'il vaut mieux aller faire un tour dehors...Mais gagner dans les conditions que vous décrivez me paraît encore plus déprimant.

Écrit par : Géo | 02/12/2015

Si vous avez l'intention de sortir ce soir pour vous remonter le moral, voici la liste des meilleures pizzerias traditionnelles de New York City, selon The Village Voice. Il vaut mieux téléphoner avant, parce que les distances sont grandes.

1. Di Fara Pizza (1424 Avenue J, Brooklyn; 718-258-1367)
2. Totonno’s (1524 Neptune Avenue, Brooklyn; 718-372-8606)
3. Louie & Ernie's (1300 Crosby Avenue, Bronx; 718-829-6230)
4. New Park Pizza (15671 Cross Bay Boulevard, Queens; 718-641-3082)
5. Lee's Tavern (60 Hancock Street, Staten Island; 718-667-9749)
6. Sal & Carmine Pizza (2671 Broadway, 212-663- 7651)
7. Luigi's Pizza (686 5th Avenue, Brooklyn; 718-499-3857)
8. John's of Bleecker (278 Bleecker Street, 212-243-1680)
9. L&B Spumoni Gardens (2725 86th Street, Brooklyn; 718-449-1230)
10. Joe's Pizza (7 Carmine Street, 212-366-1182)

Si vous restez à la maison, regardez « M. le Maudit » sur Arte. C'est un film qui ne passe qu'une fois par siècle.

Écrit par : rabbit | 02/12/2015

A vrai dire, habitant à moins de 50m d'une pizzeria non traditionnelle mais tenue par un patron très sympa, j'ai des doutes sur la pertinence de vos conseils. J'ai hésité pour "M le maudit" mais j'éprouve un certain ras-le-bol pour les Grands Machins. En fait, tous les films m'emm... profondément après 5 minutes pour les soit-disant meilleurs. Ce que veut faire passer le réalisateur ne m'intéresse pas et je n'arrive plus à me le cacher. Ces gens sont emm...dants comme la pierre et je ne vais pas/plus entrer dans leur jeu. Ils n'ont rien à dire, juste des millions à dépenser pour faire un film et le vendre. C'est un peu comme l'amour, offrir quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas...
Cinéastes = tous des raseurs. A la poubelle !

Écrit par : Géo | 03/12/2015

Vous n'avez pas semé d'optimisme cette année entre vos plants de tomates, dirait-on, Monsieur Géo. Pour moi, le cinéma c'est comme la vie, un divertissement purement technique. Et vous vous souvenez de ce qui restait comme solution à Langlois, une fois arrivé au bout de ses divertissements...

Pour en revenir à M. Jenni, je n'ai pas compris son insistance à me faire écrire des polars. Juste après «M. le Maudit», vous auriez vu un autre film de Fritz Lang, tiré du roman de Graham Green «Le Ministère de la Peur». A voir pour deux raisons: il est actuellement introuvable sous forme papier ou numérique, et Luc Boltanski utilise ce récit pour une démonstration dans son «Énigmes et complots : Une enquête à propos d'enquêtes» (Paris, Gallimard, "NRF essais", 2012). Qui est le sésame pour accéder au continent dissimulé entre les lignes des romans policiers et d'espionnage.

Écrit par : rabbit | 03/12/2015

Parce que ce serait faire preuve d'optimisme que de revoir pour la énième fois une tentative plus ou moins adroite de simulation de la réalité ? L'impression que j'en retire, c'est que tout a été dit et redit, qu'on est arrivé au bout du bout de ce qui est concevable en matière de scénarios. On n'apprend plus rien au cinéma et je n'y trouve aucun divertissement. Par contre, je suivrai l'indication sur Luc Boltanski...
Le continent dissimulé entre les lignes des romans policiers inclut-il les aventures de Bernie Günther ?

Écrit par : Géo | 03/12/2015

Affirmatif ! Tous les malfaisants et les traîtres y sont dénoncés. D'ailleurs, c'est de la sociologie pragmatique, pas un truc à la Bourdieu. Le résumé des aventures de Bernie sur Wiki rappelle certains épisodes de ma propre biographie: je suis un aventurier, j'en ai vraiment beaucoup bavé; j'ai fait la vie à Varsovie, j'ai fait le mort à Baltimore, j'ai fait le rat à Canberra, j'ai joué aux dés à Yaoundé, j'ai joué aux dames à Amsterdam, j'ai fait des games à Birmingham, je suis un aventurier avec lequel il faut compter...

Écrit par : rabbit | 04/12/2015

Oui mais :
J'étais un aventurier
Maintenant, c'est terminé
Le même problème que Jenni, en quelque sorte.
Pour en revenir au cinéma : j'ai plusieurs fois l'impression au matin que mes rêves ont été complétement pollués par l'abondance d'images et de scénarios de films. Et c'est peut-être un des phénomènes le plus négligé par les gens compétents qui s'occupent de notre psyché : l'incroyable changement du rapport à l'image intervenu en si peu de temps. Cette idée m'est venue en Afrique, en débarquant avec un véhicule rutilant (les chauffeurs africains ont la passion de nettoyer la voiture qu'ils conduisent...) dans un village dont les enfants n'ont jamais vu de Blancs. A des milliers de kilomètres, du Burkina au Mozambique en passant par la Guinée ou l'Angola, le même comportement : il ne se passe pas une minute que les enfants les plus jeunes se mirent dans les flancs de la voiture et se mettent à bouger, puis danser...
Ils vivent dans un monde sans miroir et sans image. C'est peut-être la première fois qu'ils voient leur image. Comme les serfs au Moyen-Age.
Longtemps en Europe, les seules images qu'un paysan pouvait admirer étaient les scènes religieuses peintes sur les murs de l'église de son village.
Aujourd'hui, nous sommes submergés par le flux continu des images. D'où peut-être mon rejet du cinéma...

Écrit par : Géo | 04/12/2015

Et sur la "vie" extraordinaire de Bernie Günther : cela permet à l'auteur d'introduire un élément très important que les nabots trentenaires qui parlent du comportement de la Suisse durant la WW II n'ont même pas le début de l'idée d'aborder : la subjectivité et le vécu. Et Philip Kerr est un hyper-doué pour en montrer les conséquences.

Écrit par : Géo | 04/12/2015

Yeah ! You got it… mais qui, du rêve ou de l'image, a précédé l'autre ?
Les conséquences peuvent être dramatiques. Voilà pourquoi Schopenhauer nous a créé «Le Monde comme Représentation» pour sortir de «la chose en soi» de Kant. On progresse.
Oui, les Africains préfèrent danser, que de jouer des fugues de Bach ou avec des orgues de Staline. Nous avons vécu parmi eux et nous les aimons comme ça.
Mais les images, tout comme les tableaux et la psyché, s'analysent, Monsieur Géo. Ce qui aide à ne pas sombrer dans les peurs et la superstition.
Que pensez-vous du mystère des 12 bateaux fantômes Nord-Coréens ? Voilà du polar qu'il est bon...

Écrit par : rabbit | 04/12/2015

"Mais les images, tout comme les tableaux et la psyché, s'analysent, Monsieur Géo." C'est justement là que ça coince à mort, Monsieur le Lapin. Si vous pouvez facilement extrapoler du dragon souffleur de feu au soldat lance-flammiste comme représentant de l'aspect destructeur du feu prométhéen, cela devient moins aisé quand le scénario de vos rêves semble suivre les conneries façon Matrix. Les 12 bateaux-fantômes nord-coréens ? Le titre de votre futur polar, qui vous fait planer ? The flying dutchman, godverdoomp ?

Écrit par : Géo | 04/12/2015

Non, c'est le buzz du jour dans les médias anglo-américains. A l'instar de celle de Pyongyang, la TSR/RTS/etc. est trop ethnocentrée pour que vous appreniez l'histoire fascinante des 12 bateaux fantômes Nord-Coréens. Et pourtant, il y a de quoi être inquiet...

Écrit par : rabbit | 04/12/2015

Mais inquiet de quoi ? Les pêcheurs nord-coréens seraient-ils une espèce en voie de disparition ? Inquiet pour la réputation de la Corée du N ?
Vous avez lu "l'île du jour d'avant" ? L'arrivée du naufragé sur un bateau échoué sur un banc de sable...

Écrit par : Géo | 04/12/2015

Non, mais j'ai traversé San Bernardino en 1980, à la même période de l'année, au volant d'une voiture grande comme un bateau et en écoutant de la musique country: «Country roads, take me home to the place I belong…» et personne ne m'a tiré dessus. Pensez vous que que le Mal était déjà à l'affût sous les boîtes crâniennes, ou alors que tout a dégénéré depuis mon passage?

Écrit par : rabbit | 04/12/2015

Vous auriez du travailler un peu pour le Quikre, cela vous aurait guéri de ce genre d'idées. Mais ce genre de traitement est comme tous les autres : ne pas abuser, sinon idées noires, alcoolisme et toutes ces choses. Il y a eu un Temps présent sur les fracassés de l'humanitaire, je vous en ai déjà parlé. J'avais beaucoup aimé ce passage où la jeune minette déléguée raconte sa fuite du Liberia, avec le check-point où la barrière, c'était les tripes du gars que les guerriers étaient en train de dévorer.
J'aime assez l'humour africain, en fait.
En descendant de Lubango sur Ondjiva (proche de la frontière namibienne) en convoi, je conduisais la première voiture. Arrivé à un check-point, je regarde les militaires qui me regardent avancer tout doucement, sans rien dire ni faire de signe. Un petit bruit et plouf, la colonne qui tenait le fil en travers de la route, très mince et gris sur le gris de la route,tombe bêtement aux pieds des militaires. Un certain malaise...
Ils voulaient garder un de nos travailleurs pour recimenter la colonne mais on s'est arrangé. Ce trajet est décrit dans "Another day of life" de Richard Kaprisky mais c'était vraiment la guerre quand il l'a fait...

Écrit par : Géo | 04/12/2015

C'est une autre version de «L'usage du monde» que vous nous décrivez là, Monsieur Géo. Dommage que le touriste lambda n'ait pas accès à ces circuits exclusifs: à moins de choisir la Tunisie ou l'Egypte cet hiver, il devra se contenter du chalet pour toute aventure. Cela dit, il n'est pas nécessaire de risquer sa vie pour traumatiser les migrants nord-sud. En deux ans de brousse, j'ai vu évacuer nombre de candidats au dépaysement dont les nerfs avaient lâché au bout d'un mois. Lorsqu'on se retrouve au milieu de nulle part, il faut trouver en soi de quoi le faire ressembler à quelque chose.

Écrit par : rabbit | 04/12/2015

Vos candidats qui partent après un mois, cela s'appelle le choc culturel. Une façon délicate de dire qu'il y a des gens naïfs qui pensaient que les Africains vivent et travaillent comme des Européens. Il faut dire que le gap est assez profond...
Je me souviens de l'ironie de la jeune dame qui s'occupait de mon projet à l'ambassade française à propos de la force morale nécessaire pour vivre à Kaédi et ses 18 mosquées avec double minarets munis de haut-parleurs disproportionnés et se faisant visiblement concurrence dans les décibels des appels à la prière, bien que ceux-ci fussent volontairement ou non tous à des moments différents. Mais heureusement pour moi, c'était les débuts d'internet par là-bas. On m'a fait venir une ligne en un jour et le directeur des télécoms s'est déplacé pour m'installer la connexion chez moi. En Suisse, à la même époque, il vous fallait obligatoirement attendre deux semaines pour que sa Seigneurie Swisscom daigne vous brancher...
Vous connaissez la suite.

Écrit par : Géo | 05/12/2015

Je souscris à toutes vos propositions et cette période de l'Avent n'y est pour rien, votre vision de l'Afrique, c'est du costaud… Faisons un retour de 30 ans en arrière, si vous le voulez bien. A notre âge, il y a du mou dans les cordes du temps.
Nous sommes à Pâques, je viens d'arriver au Caire et il fait déjà nuit. James bond aurait commandé une dernière vodka-martini mélangée au shaker, pas à la cuillère, au barman avant de se mettre au lit. Mais mon nom est Rabbit, Peter Rabbit et je dors à poings fermés après une infusion de tilleul de 12 ans d'âge.
Soudain c'est l'horreur ! Je suis foudroyé par un cauchemar bien réel qui me colle au plafond: ma raison chavire, le monde s'écroule. A l'heure où Paris s'éveille et où les travestis vont se raser, les haut-parleurs de la mosquée voisine viennent de faire trembler les murs de l'hôtel.
C'est bien quelque chose comme ça, non ?

Écrit par : rabbit | 05/12/2015

Non. A Kaédi, c'était largement pire. J'avais 4 mosquées aux minarets avec haut-parleurs à double arbre à cames en tête et turbo-compressés et muezzin shooté au captagon dose cheval de trait dans un rayon de 100m. Et cela commençait à 4h pour finir vers minuit. Cela dépendait de l'humeur des muezzins...
Cela dit, histoire de ne pas laisser croire que je suis seulement islamophobe, je vais vous raconter ma nuit dans un petit village de l'arrière-pays des Cinqueterre. Dans l'appartement familial d'un copain italo-argentin vivant à Bruxelles. Glacial et sans chauffage, à 15m du clocher. Les cloches sonnaient tous les quarts d'heure, mais rien que le mécanisme pour lever le battant de la cloche était suffisamment bruyant pour nous réveiller. Je ne vous dis pas les cloches, et c'est un grenadier avec la formation d'artificier qui vous parle. Le bruit, je crois en avoir une petite idée. Le plus surprenant, c'est que la maison des ancêtres de cet ami était encore debout après tant de violences...
On y a passé une seule nuit, sans dormir, et on a trouvé un hôtel ailleurs.

Écrit par : Géo | 05/12/2015

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