28/11/2015

Des jeux d’enfants aux jeux de guerre

 

Chez l’hominien ordinaire, comme chez le Vaudois d’antan à bretelles et «à nuque de syndic», le goût du jeu – avec ses ritualités et ses transgressions – est un besoin naturel qui l’apparente au chaton domestique. Ou aux otaries du Cirque Knie, quand il y en avait encore, et dont il applaudissait les applaudissements. Sinon, il se barbouillait, à quatre ans, les mains et le museau dans un sac à sable du parc Denantou. Ou faisait zig-zag-zoug dans les préaux, jouait à la poupée, à papa-maman (dans un réduit à balais ou au galetas), aux cow-boys et aux Sioux.

Devenu adulte, ce même goût du jeu lui faisait nouer une cravate autour du cou, puis prendre un bateau de la CGN pour Evian, le train pour Montreux. Il y déployait sur le tapis vert des combinaisons stratégiques savantes et distrayantes du black-jack, du baccarat banque, de la roulette. Que sais-je? du Punto y banc. Il se trouvait nez à nez avec ce monstre clignotant et diabolique qu’on appelle le bandit manchot, ou le «dernier espoir des joueurs solitaires». Après avoir gagné quelques sous, il y perdait son 13e salaire, les boutons de manchette offerts par Belle-maman, puis son sourire, sa raison. Son psychanalyste la lui ramenait en lui faisant lire Le Joueur de Dostoïevski.

Là, je parle au passé. Aujourd’hui, nos marmots ne s’embarrassent plus des souillures du bac à sable depuis que Playmobil, et ses figurines déplaçables, leur ont fait découvrir les virtualités plus captivantes de la PlayStation: «Génial, c’est comme si on était au cinéma!» Avec l’acquisition, déjà en leur adolescence, d’un smartphone pour adulte, ils pourront amalgamer à leur gré la réalité anodine de leurs vies à la fiction, et s’identifier avec des héros prêts à sacrifier leur vie pour créer un «univers meilleur». (A l’instar des massacreurs du vendredi 13 novembre.) Si des marchands de ces maudits joujoux qui les vendent sur la Toile veulent me contester, je les renvoie à cette annonce que j’y ai dénichée, à l’enseigne de Jeu. info:

«Avec ces jeux de guerre, tu vas pouvoir te défouler en vidant des chargeurs sur plein d'ennemis différents! Prépare-toi à être un guerrier intrépide et au sang-froid exemplaire dans des missions très diverses, mais toutes dangereuses.»

On y dit tu, donc on s’adresse à des enfants.

 

 

21/11/2015

On descend du poisson par le menton

L’homme ne descend ni d’Eve ni d’Adam, ni du singe, mais du poisson! Ce fut du moins une théorie qu’un prof de sciences naturelles pulliéran nous démontrait il y a déjà 45 ans, en dessinant au tableau la silhouette de notre véritable ancêtre: le placoderme. Le tout premier vertébré marin, qui vécut il y a 400 millions d’années, et possédait déjà un irrécusable appendice hominien, à savoir une mâchoire. Comme Sean Connery, le premier des James Bond, comme les frères Dalton dessinés par Morris. Comme l’enseignant lui-même, qui en avait une si proéminente que ses élèves le surnommaient Averell… C’est donc par une mâchoire que l’homme descendrait du poisson. Or j’ai beau essayer de dévisager mes deux cyprins dorés en leur bocal domestique, et leur circonvolution routinière, je dois convenir qu’ils n’en ont plus.

Les aléas inextricables de l’évolution darwinienne leur ont conféré un menton fuyant, et les font ressembler au brave Frère Norbert, le tourier principal du pensionnat, dont les pupilles rondes et noires, cerclées d’or, évoquaient celles d’une truite de rivière. Il était le plus bienveillant des hommes, mais son regard était absent, vide. Celui d’une belle truite pêchée dans la Venoge et qui, après quelques soubresauts dans votre panier, se met à lorgner le ciel sans plus penser à rien. Dans les secteurs de la poissonnerie de nos supermarchés, on retrouve une même contemplation chez nos arrière-petit-cousins millénaires, qui, sortis de l’eau, découvrent en même temps l’oxygène, la mort et l’éternité sous les néons. Rares sont les poissonniers respectueux du destin de cet aïeul méconnu, et qui éprouvent du remords à l’instant où il faut lui trancher la tête pour satisfaire une cliente aux goûts spéciaux. C’est le cas de Charlie, le héros principal d’un petit roman admirablement tissé de candeurs maîtrisées, paru en octobre dernier*.

L’apprenti doit y décapiter, d’un couteau tremblant, un espadon géant, presque mythologique. Il s’ensuivra entre les deux une espèce de dialogue secret, tout en révolte envers les gaspilleurs de victuailles.

 

L’œil de l’espadon

Arthur Brügger

Zoé, 160 p.

14/11/2015

La concierge n’est plus dans l’escalier

Mme Décosterd portait un même chignon en brioche que Mme Pirotte, la concierge du professeur Halambique des aventures de Tintin – relire Le sceptre d’Ottokar, planche une. Au début des années 60, c’était la nôtre, dans le quartier Montchoisi de Lausanne, et sa voix de soprano coloratur s’élevait jusqu’aux derniers étages de l’immeuble quand elle trouvait une boulette de chewing-gum (de «gomme à mastiquer», qu’elle disait) sur une marche de l’escalier. L’escalier, et sa cage aux appliques jaunes, était son milieu naturel. Elle y évoluait en vestale, avec une artillerie de balais-brosse, d’aspirateurs ventrus à l’ancienne, plus une cireuse à hélice qui exhalait une odeur douce-amère que j’associais à la myrrhe des Rois mages.

Son sourire était rare, au point que les enfants mâcheurs de Bazooka qu’elle gourmandait la surnommèrent l’Ogresse. Jusqu’au jour où elle en secourut un qui s’était éraflé le genou, en l’absence de ses parents. Elle essuya la plaie, en étancha le sang avec du coton imbibé de mercurochrome, consola l’étourdi en lui faisant boire du lait-grenadine et en lui posant un bécot sur le front!

Mais foin de nostalgie, le monde a raison d’aller où il va, et il s’est, depuis, écoulé tant d’années que le terme même de concierge n’est plus en usage. Sauf à Helsinki où, déjà avant la fin des années 90, on lisait à l’entrée des maisons locatives que la portinvartija, son équivalent en finnois, était sur Internet! En France on lui préfère ceux de gardienne d’immeuble, de «technicienne de surface», qui écorchent l’oreille mais sont en rupture avec des synonymes dépréciatifs: commère, cancanière, pipelette… La voici donc condamnée à balayer les feuilles d’automne, déblayer les congères de neige, mais désormais dépourvue de son légendaire babil. Dommage, car il fut souvent la source première de beaux récits littéraires.

En Suisse, non seulement les concierges sont privées de cancan, mais elles n’existent presque plus. Aux oubliettes, les vociférations de Mme Décosterd dans la cage d’escalier. Leur fonction séculaire de nettoyage et de surveillance technique est plus souvent assurée par des entreprises extérieures. Par des gens diplômés, mais n’habitent pas la maison. Qui ne morigènent ni ne consolent les petits garnements.