26/12/2015

Etrennes odorantes pour un Divin Enfant

Bon, l’Epiphanie et sa galette fourrée de frangipane, c’est dans quelques jours, et entre-temps, on aura passé le cap de l’an («meilleure année 2016!» se souhaitent tristement les Français.) Pourtant, jeudi soir, sous le sapin, vous avez en avez humé un avant-goût en recevant de votre nièce Elodie des bâtons d’encens violet au cannabis. A votre mine décomposée, sa mère l’a réprimandée: «Tu savais bien que Tonton Victor est allergique à ces senteurs, comme il abomine les vieilles modes baba cool de notre lointaine jeunesse.» Réponse espiègle: «Maman, c’est de l’encens que j’ai acheté au Marché de Noël de Montreux, et c’est un des cadeaux que les Rois mages firent au petit Jésus!» Se rivant aussitôt sur la crèche aux santons, votre regard y a avisé la silhouette en plâtre peinturluré du Melchior, le plus barbu, le plus chenu des trois. C’est lui que vous aviez souhaité, à 8 ans, personnifier dans une école de la Riviera vaudoise, lors d’un remake annuel de la Nativité. Car, dans la grotte de Bethléhem, il apportait de l’or, une matière aussi rutilante que le papier enrobant vos chocolats préférés. Or une institutrice au profil d’épervier vous priva de couronne pour vous infliger deux longues oreilles en papier mâché. Celles de l’âne qui, en compagnie d’un bœuf, traditionnellement souffle sur le berceau christique. Quelle humiliation pour vous, Victor! Mais quel honneur aussi: car ce fut une ânesse Notre Seigneur enfourcha plus tard en entrant à Jérusalem. Pour le sacre royal et sanglant qu’on sait.

Revenons au tribut présumé du mage Melchior, qui, à l’instar de l’argent n’aurait pas d’odeur. L’or, disent des exégètes, est un symbole de puissance et de règne. Il signifiait la royauté du Christ venant de naître, son immortalité, alors que la myrrhe, une résine amère en usage chez les embaumeurs de cadavres, lui annonçait un destin de mortel, d’un Dieu devenu humain. A l’école, ce fut un beau camarade sénégalais, dont vous fûtes un peu jaloux, qui fut enrôlé pour incarner Balthazar, le roi qui fit venir la funèbre étrenne depuis d’Abyssinie. La 3e, la celle qui vous écœure, serait une offrande divinatoire du Gaspard, un rouquin persan. C’est par sa faute qu’on fait brûler de l’encens dans les églises, mais aussi dans des salons de «relaxation».

 

 

19/12/2015

Au secours, j’ai une araignée au plafond!  

Ma petite sœur Roselyne s’est longtemps sentie ridicule car elle hurlait de terreur à l’apparition, sur le parquet de notre chalet à Leysin, d’un pholocus phalangioide. Une bestiole agile, haute sur de longues gambettes filiformes, typique des maisons en bois, mais sans danger pour la gent humaine. Ça mordille à peine, sans venin. On l’appelle plus familièrement - à tort paraît-il - le faucheux. Or pour être inoffensive, elle n’en a pas moins inspiré des films d’horreur où ses dimensions sont monstrueusement multipliées. C’est une des araignées les plus courantes (dans les deux acceptions du mot) de Suisse romande. Elle n’appartient donc pas à la classe des insectes, qui n’ont que 6 pattes, alors que les arachnides en ont 8, à l’exemple de leur charmant cousin le scorpion, autrement plus dangereux. C’est moins leur présumée venimosité qui épouvantait ma sœurette que leur complexion fantasmatique. Sa phobie était injustifiée, elle le savait, ce qui n’empêchait point son front de transpirer, son sang d’affluer aux tempes, son pouls d’accélérer. «Je sais, je suis folle, elles me font si peur que dois en avoir une au plafond. Quand mon psy m’a dit que j’étais atteinte d’arachnophobie, ce mot étrange me parut si atroce que je me crus atteinte d’une maladie mortelle.»

 

Quand elle était ado, elle avait lu L’araignée noire du grand écrivain bernois Jeremias Gotthelf (1779-1854), et en avait retenu cet extrait: «Tout à coup l'infortunée eut le sentiment que sa figure éclatait et que des braises ardentes sortaient d'elle, puis elle aperçut une armée d'araignées aux jambes effilées qui couraient dans la nuit, sans cesse remplacées par d'autres.»

Des régiments de tarentules, de mygales, que sais-je, de «veuves noires» de l’Oklahoma, qui patrouillent en rang sur le mur blanc qui surplombe un lit, il y a de quoi cauchemarder.

Mais au petit matin, il faut s’extraire de sa chambre à coucher, faire respirer son esprit au soleil, et aller admirer l’épeire diadème, la plus élégante de nos araignées. Sur son abdomen, il y a un motif en forme de croix. Elle tisse méthodiquement des toiles régulières, enviées par tant d’architectes, et dont les fils désormais peuvent aller plus loin que l’horizon. Cette besogneuse filandière de nos jardins est l’ancêtre d’Internet.

 

12/12/2015

L’humanité peinte en rose et bleu    

En 2016, prédisent des météorologues de la mode, les jupes, chemisiers, maquillage et sacs des dames vireront au bleu tendre et au rose pâle. Leurs ongles ovales évoqueront des dragées de baptême (on n’en trouve pas de rouge sang, ni de noir charbon), ou les reflets évanescents du conte de La Belle au bois dormant de Perrault, repeint par Walt Disney en 1959. Un dessin animé que je vis à 5 ans dans la petite salle du Cinéac, à Saint-François (après quoi, ma mère m’offrit ma première glace aux marrons à l’étage de l’hôtel du Grand-Chêne, lui aussi disparu). La princesse avait une robe fuchsia, les cuissardes de son soupirant étaient bleu de Prusse. Un demi-siècle plus tard, le rose et le bleu prédominent au rayon pour enfants de la plupart des magasins, le premier colorant des jouets et vêtements destinés exclusivement à des fillettes. Les garçons n’y ont pas droit, condamnés qu’ils sont à se contenter du bleu et ses variantes, notamment dans leur garde-robe. Il ne viendrait pas à l’esprit de certaines de leurs mamans de les attifer comme des sachets à bonbons à la framboise quand ils débutent leur scolarité. «Les gamins sont si méchants en primaire! Les gamines aussi.»

 

La gent masculine privée de rose dès le berceau? Des féministes actuelles s’insurgent contre l’industrie vestimentaire qui veut perpétrer cette archaïque distinction des genres, qu’elles décrient comme une «ségrégation par le rose».

 

Tout en leur donnant raison, je rappelle que cette répartition chromatique n’existe que depuis 1930, sur l’idée d’un modiste étasunien qui l’a fait triompher dans le monde, mais qu’auparavant, elle était inversée. Au Moyen Age, le bleu évoquait pour les chrétiens la robe de la Sainte Vierge, et les femmes se l’attribuaient prioritairement, par piété. Tandis que le rose, qui dérivait du rouge, apanage du mâle, du soldat, était symbole de virilité! Son pigment invoquait moins le pétale de l’églantine que la rougeur qui monte au front du guerrier, qui préférait l’odeur de la poudre à celle des roseraies.

Quant aux bébés, ils étaient vêtus de blanc. Une absence de couleur, une couleur quand même comme celle aussi de dragées de baptême. Celle de la pureté, de l’innocence. Plus prosaïquement, parce que les teintures ne résistaient pas aux lavages fréquents.