27/02/2016

Quand la Palud vire au sépia  

 

Sur la façade méridionale de l’Hôtel de Ville de Lausanne, depuis la place bosselée de la Louve, on avise une sentence qui légende un cadran solaire daté de 1928, et n’est donc point un vestige exagérément historique. En cette période-là, les progrès de notre horlogerie munissaient déjà tout un chacun d’une montre-bracelet, ou d’un gousset en forme d’oignon. Cet anachronisme n’en confère que plus de charme au libellé savoureusement suranné de la devise: «Le temps s’en va, médite-t-elle en lettres blanches sur fond ocré, mais l’éternité reste».

A qui a habité ce quartier il y a 40 ans, la préservation de la plupart des façades de la Palud n’inspire que du soulagement - tandis que certaines, de l’aussi prestigieuse rue de Bourg, sont délaissées, livrées sans vergogne à des promoteurs immobiliers qui ont perdu le goût de l’Histoire, ou à des dealers nocturnes qui la taguent et la défigurent.

Mais je reviens, avec une nostalgie affirmée à des images «paludéennes» de mes vingt ans. La place était encore entourée de petits bistrots où l’on buvait du blanc vaudois tout en dégustant le samedi un inoubliable lapin à la polenta, chaque samedi, chez Madame Ida, la patronne du Café Blanc. En 1978, ses clients fidèles, quelquefois vieux pochards, en furent chassés, pour qu’au même endroit s’installât un marchand de chaussures. Je n’oublie pas non plus le café de l’Hôtel suisse, un boyau où des serveuses maternelles à bras dodus et blancs vous servaient une soupe au cerfeuil, vous caressaient la joue et se souciaient de votre santé. Elles ressemblaient aux lavandières du début du XIXe siècle, comme le peintre Abraham-Louis Ducros en peignit dans une scène ordinaire de la vie lausannoise.

On y reconnaît la fontaine de la Justice. où depuis des siècles son allégorie, sous les traits d’une brave jeunette, s’efforce de tenir d’une main une balance, et de dresser par l’autre une épée qui lui fait un peu peur. Une brave gamine, qui éprouve toujours du vertige à surplomber un bassin où aujourd’hui viennent boire des oiseaux. Jadis, c’était des soubrettes coiffées d’une charlotte blanche, ou d’honorables bourgeoises sans domesticité, qui venaient  laver leur linge familial.

 

21/02/2016

Le surnaturel, c’est très peu vaudois  

 

Réagissant à une chronique récente où il fut question de contrition religieuse dans le culte catholique, un lecteur, qui se définit lui-même - avec le sel de l’autodérision - «très vaudois», rappelle pertinemment que notre canton a des racines protestantes. Qu’en ses temples réformés, même s’ils se raréfient, on ne chuchote pas ses péchés «dans quelque réduit en forme de vespasienne en bois sculpté» (sic), mais on les proclame à voix haute, et en chœur. L’individualisme du pénitent serait de l’autolâtrie, une faute chrétienne aussi grave que l’idolâtrie: un tout-à-l’égo qui égare les consciences, les conduit vers des divagations exagérées. Et de superstitions archaïques et papistes, comme il ne s’en trouverait que dans des contrées limitrophes où, quel scandale! «on fait carnaval». C’est mentionner, sans les nommer, Fribourg et le Valais. Des études géodésiques prouveraient que des phénomènes paranormaux y sont encore  fréquemment observés. Faut-il les croire? Moi si, parce qu’elles sont savoureusement fantaisistes.

 

Ainsi près de Conthey, le petit Mauricet a vu entrer dans la salle de bains familiale un vampire verdâtre, coiffé de cylindres métalliques. Il ne s’agissait de sa grand-tante Edwige en bigoudis qui s’était appliqué un masque à base de poireaux du potager. Elle n’allait que chercher ses gouttes pour les reins. A Châtel-Saint-Denis, dans le district de la Veveyse, une famille a vu les robinets de son appartement d’ouvrir d’eux-mêmes, les pianos mécaniques s’enclencher tout seuls, et le presse-citron s’envoler comme une hirondelle.

 

.Autant de prodiges qui échappent à certains protestants vaudois qui se targuent d’avoir «les pieds sur terre». A force de les y avoir, ils sont incapables de s’envoler, ne rêvent jamais d’envol. Ils se sont volontairement rogné les ailes, qui pourtant leur auraient donné le goût du vertige, de s’extraire de soi-même - d’une «autolâtrie» comme ils diraient. Ils se méfient ataviquement du surnaturel, car ils en ont peur. Ils ont peur de leurs rêves, même des plus beaux. Oh, devenir juste un instant une hirondelle, ou un tout petit moineau qui vient picorer le reste d’un croissant sur une terrasse à Ouchy, puis prend la tangente à tire d’aile!

14/02/2016

Odeurs de confessionnal

Le pénitent y pénètre subrepticement, avec une espèce de honte, comme dans un bouge où l’on s’adonne aux pires péchés. Mais paradoxalement, c’est pour s’y soulager des siens, souvent véniels, avec l’espoir d’une bénédiction prédominicale. En amenuisant sa voix, il entonne un acte de contrition à l’ancienne, jalonné de majuscules: «Mon Dieu, j'ai un très grand regret de Vous avoir offensé, parce que Vous êtes infiniment bon, infiniment aimable et que le péché Vous déplaît.» On ne se sent tout à fait pas à l’abri dans ces vieux confessionnaux catholiques, comme on en repère encore dans certaines églises vaudoises. Même si un voyant rouge extérieur signale aux rôdeurs indiscrets qu’un fidèle s’y trouve pour prier en extrême privauté, celui-ci s’y sent inconfortablement prosterné, ses jarrets dodus dépassants, apparents sous la clarté des vitraux et soumis à mille courants d’air. Il frissonne, car ses chuchotements lui semblent entendus par l’humanité entière.

 

Le confessionnal, généralement situé dans des allées latérales, est un singulier meuble liturgique divisé en trois compartiments. Le central, muni d’un siège confortable, est réservé au confesseur. Dans les deux autres il n’y a qu’un agenouilloir qui meurtrit les genoux des implorants. Souvent sculpté dans le chêne ou le noyer, voire dans le genévrier ou le santal, on y respire des fragrances suaves avant de décliner ses crimes. Moins délectable est l’haleine du ministre de Dieu qui répond, ou veut en apprendre davantage: par-delà l’odeur inexistante de l’hostie ou, vénérable aussi, celle du vin eucharistique, on y dépiste celle moins sacrée d’un cognac millésimé de derrière les fagots, ou plutôt les crédences. Et ce serait de ce cloaque buccal que devrait jaillir le miracle de l’absolution! Il y a 50 ans, elle n’était pas toujours accordée. Le soussigné se souvient d’un camarade de 12 ans ressortant en larmes d’un de ces isoloirs à rideaux pourpres. Il avait «trop péché pour mériter le pardon.»

 

Un demi-siècle plus tard, un nouveau pontife a exhorté le 10 février à Rome, un millier de prêtres à revenir à la miséricorde christique. «A ne jamais se fatiguer de pardonner». Quel tyran, ce pape François!