26/03/2016

Des clous pour fabriquer un collier

A Ecorchevaux, près de Montpreveyres, le Fernand ne savait pas planter les clous à quinze ans, même pas dans une simple poutrelle de la grange. Il les avait en horreur car il s’y blessait les doigts. Devenu majeur, le voilà qu’il s’en est entiché, mais avec une ferveur singulière qui inquiète ses parents. Ce n’est pas la ferveur d’un menuisier. L’autre jour il s’était procuré deux colliers qui en étaient incrustés, comme ceux qu’on met aux chiens. Sa mère demanda si c’était destiné à «Waf» et «Rosie», les deux bouviers de la ferme familiale. «Non, c’est pour moi et ma nouvelle copine XX-Bitch, nous sommes invités à une party un peu spéciale chez des potes à Corcelles…» La nouvelle fréquentation de Fernand est une fille Amoudruz, et son prénom de baptême fut Marie-Ange. Elle se chausse de baskets d’une couleur orangée en harmonie avec les fards «glam-rock» de sa frimousse de post-adolescente, et ses bras sont tatoués d’émoticônes. A son exemple, son amoureux Fernand exige de se faire appeler autrement: «Jeoffrey Raunchy», un pseudo que sa grand-mère Eulalie a de la difficulté à prononcer, pour des raisons dentaires qu’il pardonne… D’ailleurs lui-même s’évertue à parler américain, comme dans les séries télévisées, mais hélas sans y perdre son héréditaire accent vaudois: «Baby dear, you’re well, ou bien?» Le piercing nasal qu’il vient de s’infliger entre ses narines, et qui le fait ressembler au taureau héraldique du canton d’Uri, doit contribuer à ses difficultés de prononciation.

 

Mais bon, notre Fernand d’Ecorchevaux (pardon, Jeoffrey Raunchy) a beau s’être accessoirement rasé une moitié de son crâne pour faire fleurir sur la seconde une brosse bleue gominée à une «huile de serpent», il conserve de grands yeux d’enfant. Deux iris bleus où perdure l’innocence, et quand bien même il serait tenté par des jeux cruels qui la nient. Pourquoi dès lors cette passion nouvelle mais pervertie pour des clous? En son adolescence, ça faisait partie d’une quincaillerie ordinaire. C’est devenu un attirail de mode. Les terroristes de Paris et Bruxelles en ont fait une artillerie: leurs bombes étaient truffées de clous et de vis, afin d’infliger à leurs victimes davantage de souffrances.

 

Joeffrey, essaie plutôt les clous de girofle.

 

 

20/03/2016

Le printemps, une féerie persane

Pâques, c’est dimanche prochain et le printemps a déjà commencé. Tout se remet à verdoyer et à croître dans les prairies mamelonnées de la Broye, entre Lucens et Salavaux. Au jardin de tantine Lilette, ça fleure bon l’oseille, le cerfeuil, la giroflée. On entend le swit-swit des hirondelles qui font des loopings autour du vieux poirier. Elle-même sème des carottes hâtives, des oignons. Or en brave bondieusarde elle s’apprête à faire maigre (alors qu’elle est déjà maigrichonne) en hommage à Mgr Jésus, qu’elle aime de tout son cœur. Cette année, le Vendredi-Saint tombe un 25 mars, l’avant-veille d’un carré d’agneau de Sisteron qu’elle fait rituellement mijoter dans une infusion d’herbettes fraîches du potager, et dont sa ribambelle de nièces se régaleront jusqu’à s’en lécher les doigts. En entrée, elle leur aura servi des radis-beurre, des tartelettes aux épinards et à la truite fumée. Un festin tout broyard pour célébrer l’équinoxe.

En mon Téhéran natal, l’avènement du printemps était salué par des préparations différentes. Mme Fakhri Shahrudi – une amie de mes parents que je tutoyais comme une autre tantine – plaçait sur la table d’honneur d’un vaste salon ensoleillé un assortiment d’objets hétéroclites, plus ou moins comestibles. Il ne fallait les manger que par les yeux, mais d’un œil gourmand! C’était pour la fête millénaire du Nowrouz, qui aujourd’hui encore est pratiquée par tous les Iraniens, même les musulmans pieux, alors qu’elle fut initialement païenne. Dans sept coupelles disposées en étoile sur une nappe impeccable, contrastent (comme dans un inventaire à la Prévert) des lentilles, de l’ail, une crème sucrée, des fruits du jujubier, du sumac, du vinaigre, une pomme, une jacinthe, puis des pièces de monnaies où l’on se casserait les dents. Ce qui relie ces éléments symboliques est l’initiale de leurs noms en persan: le Sîn, soit notre lettre S.

Mais après le festin oculaire, il en faut bien un autre pour réjouir les papilles et calmer les fringales. La chère Fakhri les assouvissait par une recette à base de poisson à l’aneth et à la ciboulette, accompagnée de riz blanc. A l’époque, ça pouvait encore s’arroser de vin rouge de Chiraz. Ou de la très gouleyante vodka Pirouzeh…

12/03/2016

Ces tyranneaux de la météorologie

A chaque annonce d’un lendemain de pluie, d’orages ou de canicule torride, la maîtresse de couture retraitée, qui vit seule à l’entresol avec un bichon, lâche sa Singer et maugrée: «Franchement, ils exagèrent!» De qui ou de quoi parle-t-elle? Des courants océaniques? Des torpeurs subsahariennes qui remontent jusqu’à l’Europe? De la bise noire de Berne? Des divinités antiques? Non elle accuse «directement» les météoroligistes de son poste de télévision, une relique des années cinquante qui crachote des images floues, mais où ses pauvres prunelles perçoivent encore le mouvement virtuel des infographies atmosphériques. La vieille filandière n’a pas vraiment tort. Depuis quelques décennies, les présentateurs de la météo télévisée se drapent dans une fatuité impressionnante et imméritée. Naguère, ils pronostiquaient le temps, qu’il fût beau ou mauvais - en se fiant à des données scientifiques-, désormais ils le font. Et c’est comme si leurs humeurs et caprices dictaient le climat.

Grâce à de nouveaux joujoux informatiques incrustés de radars, reliés à des satellites (donc à Dieu), ils vous repeignent à leur gré un ciel mauve ou jaune par-dessus la colonnade savoyarde des Mémises. Bientôt, par un simple clic, ces petits tyrans retraceront d’une manière fantaisiste le cours de notre Rhône sempiternel, ou ceux de l’Orbe, de la Broye, de la Menthue, voire de la chère petite Vuachère pulliérane dont les ruissellements rocailleux ont bercé ma jeunesse. Ces stars bien gominées iraient jusqu’à faire dévier le Gulf Stream lui-même! Il leur arrive souvent de se tromper, d’annoncer des week-ends solaires où pourtant des averses gâcheront le méchoui de vos voisins de caravane, au camping de Vidy.

Pourtant le soussigné connaît des personnes que ces imprévisions réjouissent. Elles ne sourient jamais au soleil. Elles haïssent le beau temps, comme d’autres crachent sur le fisc, la peste ou le choléra. La sensibilité de ces gens est du genre maussade, et ils s’en vantent. A la lumière délicate et poudroyante d’un verger en fleur, ils préfèrent le feu sauvage d’une cheminée. Ils sont poètes. Ils pourraient être aussi marchands de radiateurs, ou de parapluies.