23/04/2016

Gifles et claques ont traversé les âges

 

Elle a été initialement un châtiment corporel infligé à de diablotins turbulents, mais elle a fait d’autres ravages. La gifle, un mot picard “kiff”, ou “kiffl”, qui désigne la joue humaine, où étymologiquement elle s’applique - a été aussi un délit d’humiliation entre adultes, pas du tout consentants. Un affront cornélien, qui, encore à la fin du XIXe siècle, se soldait par des *rendez-vous sur le pré”, avec des jeux de fleurets. Ou une seule cartouche, comme celle que Pouchkine reçut en plein ventre, un 10 février 1837, à Saint-Pétersbourg.

Aujourd’hui, ce déshonneur se “répare”, sans romantisme expéditif, par des procès qui ont le désavantage de traîner en longueur. Et au bout desquels la victime se sent un peu coupable et son gifleur un modèle d’innocence. Car lui-même aurait subi, en sa petite enfance, des claques flétrissantes de son père qui, parallèlement, battait sa femme comme plâtre à cause d’un ragoût peu épicé.

Claque est un mot qui sonne aux oreilles encore plus violemment que gifle. Dans la mémoire affective des enfants qui en ont subi de leurs parents, ou, tout aussi révoltant, d’un maître d’école, ça claque et cliquette comme une ritournelle de piano mécanique, une sale rengaine pluvieuse.

Je me souviens d’une râclée phénoménale, plus cinglante que sanglante, qu’un prof de géographie administra en plein cours, dans un collège de Pully, à Jeremy Dowland, un écolier britannique très assimilé. Le petit Londonien  osa prétendre en savoir davantage que notre maître sur le cours de l’Orénoque. Celui-ci fut moins agacé par l’érudition précoce de mon camarade que par son oeil effronté. Du haut de ses 12 ans,il se laissa souffleter sans déploration ni panique. Avec le sourire exaspérant de ces rebelles qu’aucun sévice ne pourrait effacer, et qui prétendent mépriser la mort elle-même...

La gifle a des synonymes autrement plus pittoresques, presque drôles: outre la raclée ou la taloche, on peut se flanquer une mornifle, une beigne, un horion, une rossée, une dérouillée (terme d’assonance vaudoise). Ou, plus poétiquement, un ramponneau - qui désigne aussi un marteau de tapissier! Mais j’apprends qu’une pétition visant à interdire les punitions corporelles à l’encontre des enfants vient d’être rejetée à Berne. Et ça, c’est moins drôle.



16/04/2016

Les magnolias d’avril sont des candélabres

 

Leur floraison déjà commencé avec une exaltation qui s’accompagnerait d’une liturgie chorale ancienne: pourquoi pas le psaume 69 qui introduit le Vespro della beata vergine, de Monteverdi? D’ailleurs la fleur du magnolia est essentiellement blanche et viriginale, comme dut l’être le linceul de la Vierge. Elle se farde à peine d’un rose qui va du suave pastel au vif - un pigment naturel de la saison des amours que l’on vit ces jours-ci, mais aussi celui de la pudeur qui naguère naguère montait au front des adolescentes, quand elles étaient encore timides. Leurs joues en devenaient pudiques à croquer.

 

Une même saveur acidulée semble sourdre des fleurs du magnolia, dont une des originalités botaniques est d’éclore au début du printemps, avant l’apparition des feuilles. Elles leur cèdent la place sur les branches pour permettre leur frondaison, puis elles succombent à la brise en s’éparpillant élégamment sur les gazons de votre heureux jardin privé. Sinon à la terrasse inférieure de la promenade de Derrière-Bourg, à l’ouest de la place Saint-François. Leur carnation rose chair est plus appétissante au parc Denantou, un peu en aval d’une joyeuse pelouse que nos jardiniers ont eu la sagesse de laisser en jachère à l’ombre de cèdres centenaires.

 

Mais revenons à notre arbuste exotique, originaire des Antilles françaises et qui s’est glorieusement acclimaté en Europe depuis le début du XVIIIe siècle. Pour étudier de plus près ses pétales, on descendra depuis la Croix-d’Ouchy la très arborisée promenade de la Ficelle. Une “coulée verte”, sous laquelle passent maintenant les rames du m2. A notre droite, une enfilade de trois ou quatre magnolias vénérables étirent souverainement de puissantes ramures asymétriques, sur lesquelles flamboient leurs éphémères corolles mariales.

En plein jour, on dirait les chandeliers d’une église baroque plongée dans la nuit. Leurs fleurs solitaires s'allument en s'éployant au cœur d'un calice de feuilles ovales, coriaces, et que leur flamme dore comme du cuivre. Alléluia!

09/04/2016

Un hamster fait toupiller nos pensées

 

Dans notre dernière chronique, il fut question de perroquets amazoniens, de boucherie chevaline et d’ovins d’abattoir. On reste dans le bestiaire des souvenirs, pour cette fois évoquer “Speedy”, un rongeur nocturne sans pattes et sans queue - alors que sa cousine la souris en a une longue qui sert de balancier. Il n’en aurait pas l’utilité parce qu’il est un coureur hystérique, comme tous les hamsters à l’état sauvage, qui se nourrissent à la sauvette pour échapper au hibou grand-duc de la chênaie de Ferrères, à Pompaples. Mais “Speedy” était un hamster d’appartement. Pour mieux d’admirer, on l’avait enfermé dans une cage agencée d’une gamelle, d’un château d’eau en forme de biberon suspendu. Et surtout d’une roue de Luna-Park miniature, dont il gravissait frénétiquement les échelons en la faisant tourner, tout en croyant courir sur un terrain plan - il arrive aussi à des marathoniens en strikers de penser que la bonne viellie Terre qu’ils foulent est ronde.

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A leur exemple, notre “Speedy” fut un gymnaste de haut vol. Sa roue n’était pas une attraction de fête foraine, mais une épreuve sportive, un tapis de course sur lequel on “sprinte” sans avancer. Où l’on perd du poids sur place. Il faisait grincer son petit carrousel d’une manière irritante pour les dormeurs. C’était sa musique personnelle. Elle faisait gémir de gourmandise le chien Fédor, dont la truffe reniflante guettait sans espoir sous la cage.

 

Les pirouettes incessantes et obsédantes du rongeur en son espace clos étaient pareilles à celles qui font agiter les cellules cervicales humaines. C’est du moins la théorie que le Dr Serge Magnin, un expert parisien en santé mentale communautaire, développe, avec autant de dérision que de précisions, dans un précis intitulé On est foutu, on pense trop*. Ou comment s’affranchir de nos angoisses quotidiennes. A l’intéreur de nos crânes, il y aurait un hamster qui fait graviter une roue de l’infortune. Cette charmante bestiole empoisonnerait nos vies. Il l’a surnommé non pas “Speedy” mais Pensouillard.

L’homme de Pascal était un roseau pensant; celui de Vialatte pensotait. Le hamster du Dr Magnin pensouille.



*Ed.Points, 162 p.