31/07/2016

Le faune du Denantou et ses nénuphars

Le mystère de cet aguichant végétal aquatique qui commence à fleurir sur nos marécages et bassins de jardin, s’inscrit déjà dans graphie de son nom. Un cauchemar de lexicographes et d’étymologistes. Doit-on l’orthographier avec la consonne f ou le digramme ph? Le mot nous vient du persan nilûfar via le latin médiéval nenuphar  (sans accents). Il remonterait au sanscrit nilôtpala.

Qu’importent ces chipotages d’académiciens à la manque: le nénuphar que je veux célébrer aujourd’hui est d’une  fragilité juvénile et se couronne de pétales blancs et roses. Puis le soleil d’août le fait rougir comme une prude demoiselle des romances du XIXe siècle  que toute ardeur effarouchait. On le dit pourtant de structure robuste. Ses seuls prédateurs traditionnels sont le canard des étangs et le rat musqué, qui se régalent de ses rhizomes, car ces tiges fangeuses et ondulantes sont dotées de substances astringentes nécessaires à leur santé intestinale respective.

Aujourd’hui, l’être humain en fait des pommades souveraines pour colmater des crevasses et gerçures cutanées. Ses ancêtres romains attribuaient au rhizome de nénuphar le pouvoir d’éteindre les désirs libidineux, en tout cas d’affadir “les insomnies érotiques” (Pline l’Ancien). Bref, c’était un sédatif naturel, mais aussi un anti-aphrodisiaque redoutable qui empoisonna de nombreuses situations conjugales. Dans les abbayes du moyen-âge, il était très recommandé aux moines qui avaient fait voeu de chasteté.

Mais revenons au nénuphar ordinaire de la mi-été, qui n’est un arrière-cousin des nymphéas normands de Giverny auxquels Claude Monet conféra une grâce de nymphes mythologiques.  Dans une petite mare plus modeste du parc lausannois du Denantou, il en éclot ces jours-ci par centaines à l’ombre d’une silhouette penchée, qui fut sculptée en 1955 par l’artiste-mécène Edouard-Marcel Sandoz. C’est le Faune. Son outre de bronze déverse une onde inépuisable dans un récipient de pierre, d’où elle rebondit pour pleuvoir dans le bassin artificiel et asperger d’eau bénite les nénuphars. Enfant, j’enviais ces fleurs d’avoir un si majestueux  protecteur. Il réapparaissait dans mes insomnies, qui n’avaient rien d’érotique... J’avais cinq ans, et il avait les traits de mon ange gardien.

 

23/07/2016

Avatars et déclin du “sac à commis”

Au petit supermarché de son quartier, où elle n’avait pas encore ses habitudes, Marie Chevillon fut perplexe quand le caissier lui demanda, avec un accent morgien prononcé: “Et il vous faut un cornet pour y mettre tout ça?” Le “tout ça consistait en un  pain mi-blanc,  4 pots de yoghourts et une bouteille d’huile de colza. Pour cette Parisienne qui venait de s’établir au bord du Léman au tournant des années nonante, le cornet était un instrument à vent, ou une pâtisserie conique courante chez les marchands de glaces... Elle fut instruite plus tard que ce mot était simplement le synonyme du sac à commissions, comme on dit chez elle, au Monoprix de la rue Daubenton, ou de “sac à commis” à la façon des Québécois. En Belgique et en Alsace, il devient un “sachet”, à Bordeaux et dans les Landes une “poche”, en Bretagne un  “pochon”. En Vendée, en Béarn et en régions catalanes, une “bourse”.

Celui en plastique, fabriqué 1949 par un Suédois, d’une seule pièce à partir de granules de polyéthylène d’origine fossile, est interdit en France depuis le 1er juillet passé. Après une décennie de polémique entre  les “plasturgistes” et les écologistes, qui préconisent l’usage de sacs compostables. Et 14 ans après l’Etat du Bangladesh,  où des matières plastiques avaient provoqué des inondations à Dacca en obturant l’évacuation des eaux.

En Suisse,  iest encore  disponibles dans les magasins d’alimentation, en dépit d’une motion parlementaire pour les interdire, adoptée en 2012 et qui est restée caduque. Mais leur ersatz en amidon de maïs - ou en fécule de pomme de terre - est voie d’être adopté par nombre de détaillants.

Depuis que Marie Chevillon a vu à la télévision les ravages biologiques que ces “cornets” non biodégradables peuvent provoquer dans les océans, jusqu’à former au coeur du Pacifique un 7e continent  formé de déchets flottants, elle a mieux compris non seulement ce qu’elle appelle “le français suisse”, mais la vénération que ses nouveaux compatriotes vouent à l’intégrité de leurs paysages. Quand elle fait ses achats à Morges, elle porte en bandoulière un panier en jute pour n’y jeter que des comestibles non emballés.

16/07/2016

“Chouki” n’est pas idiote mais gloutonne

Dans une récente chronique, nous avons célébré l’intelligence du petit pois. Le moment est venu de proclamer que la chèvre, elle non plus, n’est pas une sotte. Des chercheurs londoniens de l’Université Queen Mary  (cf Biology Letters, du 7 juillet 2016) ont prouvé qu’elle sait faire appel à l’empathie humaine dès qu’elle se trouve devant un problème insoluble. Celui par exemple d’ouvrir, avec ses sabots fendus et ses molaires, un récipient en plastique trop bien scellé. “Face à ce dilemme mécanique, elle cherchait le regard de l’expérimentateur quand il n’avait pas le dos tourné…” Elle sait incontestablement que l’homme est l’inventeur de l’ouvre-boite. Et ces savants de préciser qu’ elle est douée d’un “comportement de communication visuelle entre espèces”, à l’instar du chien domestique, du cheval, voire “d’un petit enfant” (sic).

La seule chèvre que j’ai connue de près appartenait à des amis paysans de l’Etivaz, dont la ferme surplombait les eaux furieuses de la Torneresse. Ils la nommèrent “Amal”, diminutif de sa lointaine aïleule de la mythologie grecque Amalthée qui allaita Zeus en personne. Puis un jour le couple embaucha pour garder leurs enfants une accorte Tunisienne qui se prénommait comme ça. En arabe, “Amal” signifiant espérance, ils épargnèrent sa susceptibilté en rebaptisant la pauvre bête cornue différemment. Elle devint “Chouquinette”, puis familièrement “Chouki”. Vingt après, je me souviens encore de ses yeux à pupille horizontale, qui se nuaient d’or quand elles les levait avant le soir vers le Pic Chaussy.

Pour rappel, la chèvre a été domestiquée il y a 10 000 ans pour nous fournir du lait, du cuir, de l’ivoire de corne. Accessoirement  pour servir d’instrument de torture appelé pedilingus, qui consistait lui faire laper, de sa langue exagérément râpeuse, la plante des pieds d’un condamné jusqu’à qu’il cesse de rire, se mette à pleurer à avouer tous les crimes possibles. Car elle est avide de sel. De végétaux aussi: selon Alexandre Vialatte, il n’a suffi que de deux semaines pour que deux d’entre elles réduisent en désert le Sahara, qui avait été une gigantesque forêt de feuillus au sud de la Méditerranée…

Grâce au ciel, elle semble peu priser les résineux. Aussi épargne-t-elle nos sapins et mélèzes.