20/08/2016

Le Bon Dieu est un bambin qui gribouille

A deux ans et demi, petite Fanchette trempe ses menottes dans un pot de myrtilles de son grand papa, qui est confiseur à Romainmôtier. Elle se suce les doigts, puis applique, avec un reste de confiture, des ronds plus ou moins réussis sur la moquette du salon. Le tracé maladroit est discontinu, constellant la laine blanche d’un cercle mal fermé de tavelures rosâtres et sucrées.

On ne commet aucun sacrilège en imaginant  notre Créateur, celui de la Genèse, pareillement accroupi sur une toile modeste, et ébauchant un dessin d’enfant qui prendrait un jour les dimensions de l’univers. Des théologiens peu conformistes vont jusqu’à prétendre que sa création ne serait qu’un tableau incomplet, car en voie d’achèvement  L’humanité, avec ses guerres, ses injustices et autres imperfections, ne serait que l’esquisse d’un chef-d’oeuvre qui resplendira en tant voulu. Il y travaille depuis la nuit des temps, et déjà commenté par des centaines de générations de bien-pensants, philosophes ou politiciens.

Mais pas par la petite Fanchette, à laquelle sa tante Gladys offrira plus tard des crayons multicolores, et des craies grasses qui imitent la gouache. Ces nouveaux outils lui apprendront enfin à faire des ronds complets, à l’intérieur duquel  apparaissent prioritairement la frimousse de son papa Lionel, sa moustache noire et ses sourcils en accents aigus. La tête est exagérément grande par rapport au reste du corps - on dirait celle d’un têtard. Une disproportion qui ne doit pas être reprochée par les parents. Selon la psychopédagogue français Roseline Davido*, l’enfant est dans son monde quand il crayonne et “tout ce qui vient de l'extérieur est perçu comme une critique; Il faut accueillir le dessin comme il est, sans poser de questions. Si vous demandez "Pourquoi papa n'a pas de cheveux ?" ou "Comment ça se fait que ton soleil est bleu ?", vous risquez de le déstabiliser.

Ce n’est pas le cas de Fanchette: elle trouvera son père avec une grosse tête plus drôle, et elle en rira! C’est le rire même du Bon Dieu: “Laissez les petits enfants, et ne les empêchez pas de venir à moi; car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent.”(Matthieu 19 -13)

(La découverte de votre enfant par le dessin, L’Archipel, Paris, 1998)

13/08/2016

Une flammèche pour un rêve d’oiseaux

Selon la revue médicale britannique The Lancet, une équipe de savants, dont font partie des Suisses de notre Institut tropical et de santé publique, a mis au point un piège ingénieux pour restreindre les effets dévastateurs du moustique. Car en répandant le paludisme (et bien d’autres fléaux, dont le zika), cette satanée créature tue chaque année 725 000 êtres humains. Soit 80 000 fois plus que le crocodile, lequel, malgré sa redoutable mâchoire, n’en échine modiquement que 10 000, cinq fois moins que son cousin le serpent. Et 475 fois moins que l’homme, un zigoto qui,  depuis la nuit des temps, adore se zigouiller lui même.

L’insecte raffolant de l’odeur de notre épiderme, ces chercheurs l’attirent par une imitation artificielle de celle-ci, dans une espèce de hotte aspirante, et déchiquetante… Pas de R.I.P. pour la sale bête! Question subsidiaire: ça sent quoi un moustique? Posez-la aux hirondelles, qui s’en régalent comme d’une friandise happée au vol. Du coup, moins elle le trouvera en nos contrées, moins elle reviendra y nicher.

Dans nos régions, le culicidé (c’est le nom scientifique du petit suceur de sang) perturbe notre sommeil mais sa piqûre n’est pas mortelle, ne provoquant que des lésions cutanées éphèmères. On l’évince pourtant à l’aide de pesticides dangereux pour notre propre santé. Sinon avec diffuseurs électriques qui ne contiennent pas de produit chimique, mais des huiles essentielles, dont la plus souveraine est extraite de la citronnelle: elle perturberait le système nerveux de la plupart des diptères.

Il y a 50 ans, une voisine de palier Mme Juliette Golze en versait trois gouttes dans un bol d’huile alimentaire à bon marché, où “gogeait”, comme disent les Vaudois, un tampon d’ouate torsadé en mèche. S’y allumait un feu fragile et tremblant, virant au bleu, la couleur héraldique de la Vierge, vers laquelle elle s’élevait en offrande. Ce qui permettait à la très catholique Juliette de s’absoudre de ses péchés, tout en pouvant dormir la fenêtre ouverte. Et les moustiques pulliérans de la Vuachère, qui ruisselait sous nos balcons, l’épargnaient!

Il suffit d’un peu de coton, d’une larme de substance oléagineuse dans une assiette et d’un zeste de citronnelle pour enfin retrouver un sommeil profond, non perturbé. On y rêvera d’hirondelles.

06/08/2016

Le premier violon de l’été, c’est le grillon

A votre balconnet haut perché d’un quartier lausannois peu verdoyant vous parvient une stridulation répétitive qui fait cri-cri-cri  - ou si vous préférez zri-zri-zri. Vous n’avez pas la berlue, il s’agit bien du chant du grillon, comme il rententit dans les environs de San Giminiano, ou dans la Provence de Pagnol et Giono. Vous apprendrez vite que ce grésillement d’orthoptère exotique n’émane que du rebord de la fenêtre de vos voisins les Vuichoux, des bourlingueurs qui sont tellement férus de la Chine millénaire, même la plus barbare, qu’ils en ont rapporté illégalement une petite cage à grillon en rotin. Une amulette porte-bonheur  de poche, capable de fredonner des promesses de prospérité par toute saison, dont ils alimentent le captif de luzerne hachurée ou de mie de pain. S’ils ont exposé à l’air son petit cachot ouvragé, c’est, très charitablement, pour lui rappeler ses souvenirs de liberté au soleil. “Et cette nostalgie rend le chant de notre bestiole plus mélodieux, disent les Vuichoux. Plus c’est douloureux, plus c’est beau!”

Au pays de Ramuz, la dite bestiole existe bel et bien, sous le nom de Gryllus campestris, mais aucun Vaudois sain d’esprit ne songerait à le capturer pour en faire un grigri. D’autant que le grillon champêtre, comme on le dénomme plus couramment, a des habitudes peu urbaines. Il chante camouflé dans nos prairies en fleurs, sous un tapis de bruyères et de boutons d’or. Le plus souvent, il s’agit d’un mâle s’efforçant d’attirer une ou plusieurs femelles. Il y parvient en frottant méthodiquement ses ailes antérieures appelées élytres. Et c’est de ce frotti-frotta fibreux que jaillit ce qu’on appelle son chant!

Avec ça, il est rond, trapu et noir. Il est pourvu d’ailes qui ne lui servent à rien: contrairement à sa lointaine cousine la sauterelle qui a ravagé l’Egypte biblique, il est incapable de voler en escadrons dévastateurs. Il préfère, si j’ose dire, la marche à pied. Disons plutôt qu’il fait des petits bonds, dans des champs où le mois d’août fait carillonner sur les fleurs des bourdonnements divers d’autres insectes gourmands de sève et d’ensoleillement. Mais c’est la stridulation étrange du grillon qui prédomine, à la manière du premier violon d’un orchestre pastoral. Un triple-corde:  zri-zri-zri.