13/11/2016

Robes de bure et cravates de velours

Il y a sept siècles, la place Saint-François était  fréquentée par des frères mineurs franciscains, qui ne sortaient de l’église et du couvent que pour cueillir des plantes vivaces ou traire une brebis. A l’exemple du Poverello d’Assise, ils se vêtaient sans faste d’une bure de  chanvre à capuche, ceinturée au ventre d’une corde blanche à noeuds. Et pour aller s’approvisionner de vin de messe chez les moines vignerons de Lavaux, ils avaient pour toute monture un vieux bardot claudiquant.

Aujourd’hui, l’esplanade de tranquillité et de prières s’est métamorphosée en carrefour urbain bruyant:  un noeud des transports publics de Lausanne,  avec des stations desservies par une dizaine de lignes de bus s’étoilant jusqu’aux campagnes vaudoises. La circulation automobile y est d’autant plus nerveuse qu’elle ne cesse d’être entravée par des plans piétonniers. Du coup, ses passants les plus pressés - je pense aux réfracteurs de la marche, qui détestent poser bêtement un pied devant l’autre - y roulent en trottinette. En rien comparable à celle de mon enfance, qui avait encore deux pneux  gonflables, et rendait jaloux les autres marmots de Montchoisi. Leur trottinette est ingénieusement repliable, et “de marque”, et c’est un émerveillement de les voir,  de dos, dévaler le trottoir de l’avenue du Théâtre, chargés d’un sac à bretelles himalayen (lui aussi labellisé). Ils ont un derrière de bureaucrate empressé et triomphant.

Perçus de face, les employés de banque ou d’assurances du Wall Street lausannois ont le sourcil qui fronce quand leur cravate se met à claquer sous la bise de novembre. Cet apparat de velours, ou de soie, peut être mauve, grège ou rouge ketchup (comme les lavallières du nouveau président des Etats-Unis,  qui seraient confectionnées au Mexique! ). Il peut être à rayures bayadères voire mosaïqué de motifs en quinconce. Et voilà un attribut de dignité professionnelle réduit à une simple attache qui flotte aux vents de Sain’f... Il n’en reste pas moins fixé à des cous, tel le licol qui harnachait les ovins des vieilles fermes monacales.

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Le sublime James Joyce lui accordait une valeur primordiale: “Peu importe mon âme, l’important est que ma cravate ne soit pas de travers.”

 

 

06/11/2016

Le mélèze se colorie au son du violoncelle

Attention, le larix decidua est sur le point de se dégarnir! On parle du mélèze, le seul conifère d’Europe à perdre ses aiguilles à la mi-automne. La durée de vie l’arbre le plus majestueux de nos montagnes et préalpes peut tenir plus de six siècles! Selon des dendrologues, son appellation la moins scientifique procéderait du dauphinois mel, pour désigner un baume bienfaisant composé d’une résine qu’exsuderait son écorce à tavelures chapelées. Ou plus directement le miel.  Une théorie contestée, mais poétiquement, et chromatiquement, persuasive.

Chromatiquement d’abord au plan des couleurs:  les mélèzes - ceux en tout cas du vallon ramuzien de Derborence où coule la Lizerne -  font moduler leur parure du jaune vénitien à l’ocre rouge de Cappadoce et (avant de perdre fatalement leurs piquants) jusqu’au marc de café des mélancolies humaines.   

Dans le vaisselier de Tati Lilette, les pots de miel s’alignaient semblablement du plus blond au plus bronzé. Vos yeux gourmands se délectaient à identifier celui de l’acacia, jaune pâle avec et des reflets verts; celui de la bourdaine aux miroitements roussâtres; ou plus sombres et onctueux,  les miels du châtaigner et du chêne. Le miel du mélèze, quant à lui, a une saveur particulièrement relevée, posséderait des vertus antiseptiques et digestives, et une teinte indéfinissable…

Mais dans le ravin historique de Derborence, où l’on pénètre comme dans un temple forestier après avoir traversé les pâturages vaudois de Solalex, le chromatisme des couleurs devient plus musical. Soit nuancé de demi-tons, tissé de fa-dièses, de do-dièses ou d’un mi bémol majeur. Une technique qui diapre les Six suites pour violoncelle de Jean-Sébastien Bach et peut nous réapprendre à écouter la mélodie des sous-bois d’altitude, qui est d’abord pétrie de silence. De loin en loin, on entend le bec du pic épeiche sur un tronc creux, le miaulement en demi-tons d’une buse variable. Puis le bruit moite de nos souliers sur des jonchées de feuilles d’érables. Il devient plus grinçant, plus inventif, quand leurs semelles froissent les échardes noires tombées d’un mélèze que les pluies ont rendu squelettique.

Mais à sa cime, au premier rayon de soleil, se met à striduler un grillon alpestre qui se souvient du Magnificat.