11/12/2016

Ouchy, cousin l’oiseau et le renard des tombes

Quand on déménage d’un quartier où l’on a vécu plus de 30 ans pour un autre, on change de pays, même si ça se passe dans une même ville. Lausanne y prend des dimensions prismatiques insoupçonnées. Le soussigné est désormais citoyen d’Ouchy, le royaume enchanté d’une enfance où l’on chevauchait une monture de bois dans un manège tournant. Le voilà cousin du cygne et du canard colvert auxquels on jetait un reste de croissant ou les flocons roses d’une barbe-à-papa rapportée du Luna-Park de Bellerive. Une sucrerie que ces volatiles ne prisent pas exagérément. D’autres oiseaux se sont acclimatés au biotope du littoral lausannois: une centaine d’espèces, selon les responsables de notre faune. Les mêmes ont avisé des martin-pêcheurs à ailes turquoise et ventre orange s’abreuvant d’eau de pluie dans les vasques ou les fondrières naturelles du cimetière de Bois-de-Vaux.

Je m’y rendrai quelquefois: ce chef-d’oeuvre architectural ne se trouve qu’à 5 minutes de marche d’Ouchy. Il fut conçu par Alphonse Laverrière (1872-1954) comme une citadelle, à l’intérieur de laquelle le promeneur n’est pas obligé de pleurer ou prier. Il peut même y pique-niquer, mais debout! Par toutes saisons, les jardiniers s’appliquent à lui conserver son caractère orthogonal florentin. Une symétrie inventée par Archimède et qui ne disconvient pas à la faune qui y prospère. Moins rares que le martin-pêcheur, de petits moineaux ordinaires picorent ce qu’ils peuvent. La combinarde corneille glâne pour sa nichée un trognon de pomme, des épluchures de cervelas…

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Ce n’est qu’à la nuit tombée que Dame Renarde vient accoucher entre deux pierres tumulaires, afin qu’une lune propice l’assiste jusqu’à l’aube: ce sera l’heure safranée où survient l’écureuil, avec son panache blond, ses imprésivibilités furtives. Impertinemment il caracole de la tombe ouvragée de Coco Chanel à celle de Paul Robert (l’inventeur du dico) avant froisser le feuillage d’un saule pleureur, pour enfin atteindre le sommet d’un if traditionnel. De ce pinacle, notre rongeur contemple à son gré ce que les humains appellent un “empire des morts”. De tant de tombes ne s’élèvent que des mémoires pétrifiées. Et une fragrance aigre-douce de chrysanthèmes transis, assez proche en somme de la saveur de ses chères noisettes.

 

Commentaires

Je viens de repasser l'intégralité du trajet Ouchy-Bois de Vaux dans ma tête, où chaque arbre et chaque maison y sont gravés depuis plus d'un demi-siècle. Même cela prend plus de cinq minutes du Canton de Vaud. Quand on aime, le temps n'existe pas. Pour les morts non plus. Mais à eux, le repos est plus court que l'éternité: les tombes de tous les proches que l'ont a enterrés ont déjà été effacées. C'est mauvais signe, dira Géo.

Écrit par : rabbit | 11/12/2016

Comme la plupart de nos contemporains préfèrent une dernière cuite à avoir perpétuellement un ver dans le nez, Bois-de-Vaux, c'est pour moi plutôt le crématoire...
Mais cette remarque de rabbit me fait me questionner : que font les employés des cimetières des restes humains des tombes qu'ils détruisent ? Le crâne de tonton finit-il comme chope de bière dans une société d'étudiants ?

Écrit par : Géo | 11/12/2016

Une société d'étudiants gothique ? Une de celles où l'on se balafre le visage à coup de sabre ? Vous vivez dans les souvenirs d'un siècle qui n'existait déjà plus dans celui qui fut le nôtre (elle est pas mal celle-là, non ?). Je suis d'une famille où l'on fait des enfants sur le tard. Ce qui fait que mon horizon culturel a été largement influencé par des grands-parents ayant grandi au XIXe siècle. Mais, chez vous, je pense que le cas est plutôt d'influence littéraire: Philip Kerr et consorts.

Écrit par : rabbit | 11/12/2016

J'ai un ami qui ma dit qu'il avait la trouille de se faire incinérer... au cas qu'il se réveillerait dans le feu de satan. Sur ce, il m'explique qu'il a trouvé la parade: «je me suis inscrit pour le don d'organe... donc, si on me pique le coeur et les poumons... je ne me réveillerai pas dans le fourneau».

Pas con, le mec... sauf que faudrait pas avoir fait deux infarctus et fumé comme un sapeur durant cinquante piges.

Écrit par : petard | 11/12/2016

« Vous vivez dans les souvenirs d'un siècle qui n'existait déjà plus dans celui qui fut le nôtre »

superbe !

Écrit par : petard | 11/12/2016

Je vous l'offre ! Avec ça, vous reprendrez bien une coupe de champagne ? Avec ce ciel déprimant, il ne faut pas se laisser aller.

Écrit par : rabbit | 11/12/2016

Vous vous gourez, rabbit. Je connais un médecin avec cicatrice sur la joue. Enfin, il est mort maintenant, mais il n'était pas très vieux. Il avait fait ses études à Berne, faut dire...Je ne suis pas sûr qu'ils aient abandonné cette amusante coutume.
Cela dit, je vois bien une boutique de souvenirs à Bois de Vaux. Outre le crâne chope de bière, des crânes- coucou avec M.Pluie et Mme Beautemps dans les orbites, des tibias-flûte comme dans Tintin chez les Incas, des squelettes entiers pour la joie et l'amusement des enfants...

Écrit par : Géo | 11/12/2016

On trouve ces gadgets au Mexique, mais ils ne sont utilisés qu'une fois par année. Pour rentabiliser l'opération, je propose de transformer le Bois-de-Vaux en une sorte de Disneyland permanent dans le style de «L'étrange Noël de Monsieur Jack» (https://youtu.be/zH05EvAG4pI).

Écrit par : rabbit | 11/12/2016

Le lien ne fonctionne pas.

Écrit par : rabbit | 11/12/2016

Voilà, il fonctionne présentement: https://youtu.be/zH05EvAG4pI

Écrit par : rabbit | 11/12/2016

"Je suis d'une famille où l'on fait des enfants sur le tard." Moi aussi, ce qui fait qu'on a tous un grand avenir et un grand passé, et des télescopages historiques assez amusants, mais les absents sont absents depuis longtemps. Une de mes arrière-grands-mères est morte 60 ans environ avant ma naissance.

Écrit par : Inma Abbet | 12/12/2016

J'ai rencontré brièvement la grand-mère de ma mère, mais le souvenir que j'en garde est le même que celui de la sorcière dans Blanche-Neige (version Disney 1937). Géo n'était pas encore né.

Écrit par : rabbit | 12/12/2016

Pour moi, c'est pire. J'ai son portrait chez moi...

Écrit par : Géo | 12/12/2016

Terrifiant ! Je me souviens aussi que vos caves sont d'anciennes catacombes et que le donjon a servi de prison durant l'occupation bernoise. On comprend dès lors d'où viennent tous ces cauchemars.

Écrit par : rabbit | 12/12/2016

Vous glissez doucement mais sûrement dans la mythomanie, rabbit. Et je ne parle pas de votre attrait pour les montagnes :

https://translate.google.ch/translate?hl=fr&sl=de&u=https://de.wikipedia.org/wiki/Mythen&prev=search

Notez la traduction automatique, qui vaut son pesant de cacahuètes :
"Entre 1936 et 1948, les mythes Société muté au club les mythes amis..."

Écrit par : Géo | 13/12/2016

Stupéfiant ! Il vaut mieux traduire en anglais: la base de données dans cette langue est plus riche en comparaison du français, dont l'influence sur la planète est réduite (en dépit des efforts hexagonaux).

Écrit par : rabbit | 13/12/2016

"Pique-niquer debout"!!! Jamais de la vie! Et ensuite on dort debout ?
Ouch! Hi!

(Hum!)

Écrit par : Ambre | 13/12/2016

Ambronette,
vous souvenez-vous de cet opus de Little Richard, datant de 1955 ?

Tutti frutti, oh rutti
Tutti frutti, oh rutti
Tutti frutti, oh rutti
Tutti frutti, oh rutti
Tutti frutti, oh rutti
Wop bop a loo bop a lop ba ba!
I got a gal, named Sue, she knows just what to do
I got a gal, named Sue, she knows just what to do
She rock to the East, she rock to the West
She is the gal that I love best
Tutti frutti, oh rutti
Tutti frutti, oh rutti, ooh
Tutti frutti, oh rutti
Tutti frutti, oh rutti
Tutti frutti, oh rutti
Wop bop a loo bop a lop bom bom!

Écrit par : rabbit | 13/12/2016

Rabbit! Je venais à peine de naître, comment m'en souviendrais-je ! (=_=)

Écrit par : Ambre | 13/12/2016

En effet ! Où avais-je la tête... Vous étiez dans une poussette que je promenais dans le parc, lorsque mon cousin Mario surgit du Grand Trianon en hurlant: «Wop bop a loo bop a lop bom bom !», ce qui vous a fait pleurer. Géo devrait s'en souvenir, il était DJ au Sporting de Villars.

Écrit par : rabbit | 14/12/2016

Ce n'est plus de la mythomanie, c'est de la science-fiction. Ambre est plus âgée que moi...
Vous fréquentiez le Sporting, rabbit ? La grande époque de Villars, "la station la plus proche de Paris"...

Écrit par : Géo | 14/12/2016

Le Sporting, oui, à l'époque du cha-cha-cha et de Jim Clark à la course de côte. C'était bien avant les Panama Papers.

Écrit par : rabbit | 14/12/2016

Je découvre soudain l'art de notre hébergeur. Est-ce sa migration vers le lac qui lui donne un tel talent ou serait-ce mon aveuglement provisoirement épargné ?
Quand je lis ce billet, j'ai l'impression d'avoir accès à la poésie qui m'était pourtant si étrange. Il y a un rythme dans les phrases et un détachement dans l'observation qui donne envie de creuser. Un petit mot assassin vient se loger dans la description, apparemment anodine, d'une scène et c'est tout l'éclairage qui change.
Merci pour cette révélation. J'espère avoir le privilège de vous lire encore longtemps Monsieur Salem ainsi que vos fidèles contributeurs. Et d'avoir la sagesse de me taire pour mieux laisser les mots résonner.

Écrit par : Pierre Jenni | 14/12/2016

Effectivement ! En plus de ce salon littéraire où il héberge des SBF (sans blog fixe), Monsieur Gilbert est aussi écrivain: http://www.culturactif.ch/ecrivains/salem.htm

Écrit par : rabbit | 14/12/2016

Pierre (Jenni) : Maître Salem n'a pas attendu de déménager pour nous enchanter de sa poésie et de son verbe si riche qu'il en est enivrant.
Ses billets sont des poèmes en prose.
(Nous, "contributeurs" n'avons pas "la sagesse de nous taire" et c'est tant mieux.)

Géo : mais ouiiiiiiiii, vous êtes beaucoup plus jeune que moi... et que Rabbit. Hi!

Écrit par : Ambre | 14/12/2016

Nous préférons faire résonner les mots, que de laisser les cloches raisonner...
Ambre, ça veut dire quelques chose ?

Écrit par : rabbit | 14/12/2016

"Nous préférons faire résonner les mots, que de laisser les cloches raisonner..."
Ah oui ? Et ça:
"les souvenirs d'un siècle qui n'existait déjà plus dans celui qui fut le nôtre (elle est pas mal celle-là, non ?)"
Cloche qui raisonne n'aurait pas fait mieux...et j'entends rigoler les ossements de monsieur de la Palisse.

Écrit par : Géo | 15/12/2016

« et j'entends rigoler les ossements de monsieur de la Palisse.»

et j'entends Henri Goland désosser un monsieur pas lisse

Écrit par : petard | 15/12/2016

Suite à l'émission sur les drogues festives recommandées par la RTS, je constate que vous abusez déjà sérieusement des bâtonnets de chocolat au kirsch avant Noël.
Recevez les bons voeux d'Hillary O. Zekla.

Écrit par : rabbit | 15/12/2016

Tiens, tiens. Vous êtes aussi sous le charme de l'allumeuse de 36.9, qui déambule dans son décor de science-fiction avec des airs de star (war) ?

Écrit par : Géo | 15/12/2016

Je ne faisais que passer, mais j'ai tout de même relevé une disproportion entre la fermeté anti-tabac continuelle de la chaîne et la légèreté de ton dans l'approche des drogues, qui font désormais partie du domaine familial et festif, s'il faut en croire le reportage. Et s'il est contraire au nouvel ordre social d'offrir des cigares à Noël, la méthamphétamine et la cocaïne ont désormais leur place sous le sapin. Ce sont les trafiquants qui paient la redevance, ou bien quoi.... Géo ?

Écrit par : rabbit | 15/12/2016

« vous abusez déjà sérieusement des bâtonnets de chocolat au kirsch »

Mince, il n'y en a pas... encore... En revanche je raffole de ces petites souris de chocolat fourrées avec une pâte de sucre que l'on attache au sapin.

Écrit par : petard | 15/12/2016

Trop de sucre ! Vous risquez le camp de rééducation...

Écrit par : rabbit | 15/12/2016

Cette attitude de la société moderne envers les drogues illégales est la plus caractéristique de la Grande Schizophrénie. On dénonce à tour de bras la moindre trace de pesticide dans les produits en vente dans les grandes surfaces, on teste durant une bonne dizaine d'années des médicaments qui pourraient aider sérieusement certains malades, on nous casse les oreilles à longueur de journée par le super-poncif "principe de précaution" et on laisse des hordes barbares vendre des quantités impressionnantes - 9kg de cocaïne par jour, selon l'émission que vous avez citée...- de drogues à effets très puissants et surtout très nocifs de toute façon, quel que soit leur degré de pureté et de teneur en cochonneries diverses...
Bon, vous me direz que les Suisses allemands, toujours très pragmatiques, contrôlent la qualité des drogues que leurs têtes blondes ingèrent dans leurs fêtes. C'est gratuit...

Écrit par : Géo | 16/12/2016

Ok pour le constat Géo, mais vous semblez complètement ignorer le besoin fondamental de transcendance de l'humain qui s'emmerde au quotidien et qui attend avec plus ou moins d'angoisse l'échéance inéluctable.
Lorsqu'on creuse un peu on réalise que tout n'est que contradiction. Les médicaments, qui sont rarement testés durant dix ans, mettent en revanche ce temps pour révéler des effets secondaires insoupçonnés. L'industrie agro-alimentaire rivalise d'ingéniosité et dispose d'énormes moyens pour nous empoisonner sans pour autant nous permettre de découvrir des parcelles inexplorées de nos personnalités.
Mais surtout, au final, l'interdiction des drogues produit plus d'effets négatifs sur nos sociétés et sur les individus qui les composent, ne serait-ce que par la déresponsabilisation et l'infantilisation de lois soit obsolètes, soit rédigées par des gens qui n'ont aucune idée de quoi ils parlent.
Bom Shankar !

Écrit par : PIerre Jenni | 16/12/2016

Voici notre réponse, Monsieur Jenni:

«Une autre fois qu'on l'interrogeait sur le sens de la venue en Chine de Bodhidharma, Siang-Ièn mit sa main dans sa poche, l'en retira en tenant le poing fermé, et l'ouvrit comme pour en donner le contenu au questionneur. Celui-ci s'agenouilla et étendit les deux mains dans le geste de recevoir.
- Qu'est-ce que c'est ? dit le maître.
Le moine ne répondit rien.»
-> D. T. Suzuki, "Essais sur le Bouddhisme Zen", tomes 1 à 3, Albin Michel, Paris, 1972

"Dans le bouddhisme zen, le geste joue pratiquement le même rôle que le langage, à ceci près que le langage présente une structure infiniment plus complexe, car il implique l'élément essentiel de l'articulation, étranger à l'usage des gestes: il est articulation sémantique de la réalité. Mais, en raison précisément de cette simplicité et non-complexité, le geste est peut être plus à même que le langage de nous fournir une approche préliminaire du problème qui nous occupe".
-> Toshihiko Izutsu, "Le koân zen", Fayard, Paris, 1978

Écrit par : rabbit | 16/12/2016

"le besoin fondamental de transcendance de l'humain qui s'emmerde au quotidien"
Et vous pensez qu'on peut combler ce besoin de transcendance à l'aide d'une quelconque drogue ?
J'ajouterai que je n'ai jamais imaginé que ce serait à l'agro-alimentaire de me permettre de découvrir ma personnalité.

Mais comme vous dites, tout n'est que contradiction...

Écrit par : Géo | 16/12/2016

Je vais essayer de naviguer entre la dérision de rabbit et le pragmatisme de Géo.
La beauté du Zen réside certainement dans sa capacité à dénoncer la supercherie d'une enseignement accessible. Le Zen est une démonstration de l'incohérence, ou plutôt du principe fondamental qui implique des concepts qu'on commence à réaliser en physique quantique, notamment depuis Gödel et son second principe d'incertitude. On ne peut étudier un concept avec des outils qui en font partie.
Certaines drogues offrent des raccourcis trompeurs. On peut causer avec Dieu, mais on est bien obligé de revenir sur Terre et tenter d'intégrer les "visions" qui nous semblaient si évidente sous l'emprise de la substance.
C'est bien là le drame de la drogue qui, comme un démon tentateur, incite à renouveler cette expérience et à devenir accro sans espoir d'avancer.
On ne peut donc évidemment pas combler notre besoin de transcendance par la prise de substances, mais le clin d'oeil permet aux intrépides d'envisager la médiocrité de leur condition et de ses causes. Le travail reste cependant à faire. Sans la substance, va sans dire.
Ce sera un bon début pour sortir de la contradiction, ou, pour le dire mieux, de la vanité à prétendre comprendre avec les outils proposés. Nos cerveaux sont des tyrans qui roulent pour l'ego. Ils sont à la fois les moyens et les barrières qui permettent, ou empêchent de se libérer. Vivement l'intelligence artificielle qui permettra au plus grand nombre de réaliser à quel point notre logiciel réclame une mise à jour.

Écrit par : PIerre Jenni | 16/12/2016

Oups, pardon le principe d'incertitude c'est Heisenberg. Gödel n'est pas moins intéressant avec celui d'incomplétude.

Écrit par : PIerre Jenni | 16/12/2016

(...)

Écrit par : rabbit | 16/12/2016

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