17/12/2016

Va-nu-pieds d’ailleurs, mendigots d’ici

Aux abords du grand bazar de Téhéran, ils étaient plus maigres, plus dépenaillés, ils avaient le museau malpropre du chat errant. Et ils étaient diablement astucieux. Les mendiants iraniens jouaient à qui mieux une délicieuse comédie de la pauvreté: l’unijambiste avait fait ficeler son pied gauche à une hanche; le faux aveugle révulsait ses yeux à volonté. Des prestidigitateurs de génie, souvent enjoués, même si leur estomac criait famine. Leur humour avait une force d’espérance.

Dans le quartier espagnol du vieux Naples, on mendie différemment. Au touriste courtois et godiche que je suis, des escogriffes pasoliniens jurent par tous leurs saints locaux (Gaetano, Gennaro, Patrizia, etc.) qu’ils ont à charge invariablement quattro bambini. Que mendier est pour eux une déchéance, uno declino. Ils vont jusqu’à se comparer au lapin (le coniglio) «qui s’arracherait les poils du ventre pour faire un nid à sa famille».

En notre contrée, les crève-la faim sont moins inventifs. Ils s’accroupissent sur le bitume, en se ridiculisant un peu, afin d’inspirer de la compassion, de la culpabilité chrétienne (surtout en cette période de l’Avent) aux badauds des places Saint-François de Lausanne ou Pestalozzi, à Yverdon-les-Bains.

A l’heure où les Vaudois sont conviés à se prononcer sur leur bannissement, ils ignorent que leur «cas» est devenu une gageure politicienne. La plupart sont des gens du voyage, mais qui voyagent de moins en moins. Les saisons passent, ils sont encore là. J’entends des commentaires: “auraient-ils l’outrecuidance de se sédentariser?” Ils ne sont pas tous semblables, car ils modulent leur supplique stéréotypée  «un franc, svp, c’est pour manger», de deux manières. Les uns l’entonnent par un «siouplait» timide qui évoque le chant du coucou – un fa dièse qui se marie au sol de l’octave moyenne. D’autres vous feront un « s’il vous plaît » mieux énoncé, en l’ululant à la façon du chant-huant. Ou plus mornement d’une homme, d’une femme qui, dans les froidures de décembre, racle sa gorge pour attirer la pitié d’élégantes dames bottées de cuir fin, et qui trimballent nerveusement des cadeaux destinés à des cousines détestées. Des passantes trop stressées pour écouter de foireuses sollicitations.

Nos pauvres à nous sont inaudibles, ils ne sont pas comédiens. Ils ne savent que minauder, sans grand succès, dans le froid.

 

Commentaires

"Nos pauvres à nous sont inaudibles", et c'est pour cela que pendant six jours, jour et nuit, la radio nationale ne va parler que d'eux. Père Tereso toute la sainte journée. Ils ont bien de la chance, nos pauvres. Ils n'ont pas la radio...

Écrit par : Géo | 17/12/2016

Comme vient de dire le Père Spikas dans son homélie du Troisième dimanche de l'Avent: «Si l'on veut moins de pauvres en Suisse, il faut cesser d'en importer».

Écrit par : rabbit | 18/12/2016

"Nos pauvres à nous sont inaudibles"

Forcément... ils disent des gros mots, qu'on ne peut reproduire ici, genre "s... p..., trou...., enf..., fils... d...,"

On va encore me dire con me conne et pas.

Écrit par : petard | 18/12/2016

Pas sûr que la vulgarité soit l'apanage des seuls pauvres. J'ai déjà entendu des nouveaux riches faire assez fort dans le domaine. Et des nouveaux riches, en Suisse, il n'y a presque que ça...
«Si l'on veut moins de pauvres en Suisse, il faut cesser d'en importer».
C'est vrai que le charity business fait très fort ces temps. C'est un peu le coeur du système socialiste. Le socialiste, cela fait dans le social et il faut bien vivre. C'est un commerce comme un autre et cela a l'avantage d'être subventionné obligatoirement par les autres...

Écrit par : Géo | 18/12/2016

C'est cela, oui, Géo: «L'État, c'est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde» ( Frédéric Bastiat).
Et quelques vilains mots pour la collection de Petard: spoliation légale, parasitisme social institutionnalisé, écofascisme, altermondialisme, etc.

Écrit par : rabbit | 18/12/2016

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