29/01/2017

Animaux de salon et zoomorphismes

Les «meilleurs amis de l’homme» sont innombrables. Le tout premier fut un chien biblique qui assista le chasseur Nimrod, lorsque ce titan de la Genèse édifia aux dépens de l’humanité la tour de Babel. C’est dire la glorieuse antiquité  du cabot. A Vugelles-la-Mothe, Eulalie Ravussin n’en éprouve que plus d’affection pour «Flouf», son lévrier afghan, auquel elle finit par ressembler: même minois affûté, mêmes oreilles pendantes et peluchées.  Firmine Panchaud, de Mauborget, s’est identifiée avec son perroquet «Jonas» - le prénom de son défunt mari: son nez est recourbé en bec et il lui arrive de redire plusieurs fois par jour «fais pas tant chaud!» Encore plus exotique est la passion que sa nièce Brigitte  - qui en avait marre des hamsters - voue à «Jimmy». Un raton qu’elle a sauvé de la «cruauté» du dératiseur municipal venu exprès d’Yverdon, un brave fonctionnaire qu’elle  assimile au joueur de flûte de Hamelin des frères Grimm… Se métamorphosera-t-elle en rat d’égout?

A Epalinges, ce rongeur propagateur de pestes historiques est encore mieux dorloté: en amont de la Croisette, une certaine Lucrèce Borgeaud en nourrirait des dizaines dans un duplex en palissandre. Mais c’est pour en faire une pitance destinée à un terrarium discret grouillant de crotales vénézuéliens, de mambas noirs érythréens, et autres cobras venimeux… Elle se défend pourtant d’être une empoisonneuse: «J’aime côtoyer le danger, c’est tout.» Non, la Lucrèce n’est pas une sorcière, mais des Palinzardes malveillantes, ou jalouses de ses déhanchés aguicheurs, l’ont surnommée la “femme-serpent”.

L’humain préfère ressembler à tout animal possible excepté le singe, son cousin le plus plausible. Un primate qui se diversifie en 504 espèces:  ouistitis pygmées, tamarins chevelus d’or, saïmiris boliviens, et l’on en passe. Autant de miroirs biaisés ou biseautés, où ma gueule d’humanoïde finira bien par se reconnaître, mais pour se détester davantage. A l’heure où une vaste étude scientifique anglo-saxonne nous annonce que le singe en liberté en ses jungles disparaîtra d’ici 25 à 50 ans, le temps est revenu de réapprendre à l’aimer.

A le reconnaître comme un digne alter-ego.

21/01/2017

Les bouches en cul de poule de la BSL

Des lecteurs m’avisent qu’ils méconnaissent l’expression «parler pointu», que j’ai utilisée récemment à propos d’anciens clients de la brasserie de la Couronne d’Or. Elle n’est pas un idiotisme d’ici. Elle nous vient de France méridionale pour caractériser, en persiflant, l’accent des gens du Nord. Ceux de Paris surtout, qui déclineraient les phrases la bouche en cœur, avec affectation, sans les mâchonner vulgairement comme à Toulon ou Perpignan. (En les débitant plus rapidement que le cours de leur pensée, aussi précipitamment qu’ils déglutissent un jambon-beurre.)

Au pays de Jean-Villard Gilles – qui maîtrisait le montmartrois autant que l’apathie malicieuse des causeries et «cottergeries » de ses aïeux vaudois – on a toute précipitation en horreur. On ne s’y hâte qu’avec lenteur, celle de la devise de l’empereur Auguste «festina lente», que Boileau transcrira au XVIIe siècle en vers immortels:

« Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage… »

 

Ou à l’instar de Lilette Forneroz, de Rivaz, qui réduit le feu sous la soupière car son mari et ses deux aînés sont allés à une dégustation dans un caveau du village, où ça boit bien lentement…  On y échange peu de mots: la langue de Voltaire, de Ramuz, Roud et Chessex s’y bougonne plus qu’on ne l’articule.

Rien de tel dans les salons et prétoires de ce que l’on a appelé naguère la BSL. Entendez la «bonne société lausannoise »: la moins rurale, la moins  “inculte”, la plus notariale, avocassière ou professorale. C’est chez elle qu’il fut usage de «parler pointu», avec une bouche moins en cœur qu’en cul de poule: contraction des maxillaires et des muscles orbiculaires, pour prononcer le mot pruneau, par exemple, comme font les coquettes devant un miroir. Ou des expressions professionnelles: «Pour tout état de cause» ; « pour solde de tout compte», etc.

Maître André Manuel (1925-2002), qui fut lui-même un grand avocat de Saint-François, et un étincelant polémiste notamment dans la «Nation», comparait la moue moelleuse de certains de ses confrères à celle de Giscard-d’Estaing. «Ils s‘évertuent comme lui au parler distingué mais malgré eux, dans leurs péroraisons, et sans qu’ils s’en aperçoivent, la bonne vieille tonalité vaudoise affleure joliment, comme dirait Gilles.»

15/01/2017

Royauté séculaire d’un troquet vaudois

En janvier 2007, trois fervents du patrimoine bistrotier ont scrupuleusement restauré à l’ancienne une émouvante pinte de Lausanne. S’ils sont en droit de fêter cette décennie samedi prochain*, l’établissement qu’ils ont revitalisé souffle le même jour 123 bougies - étrange jubilé qui chante comme le «un-deux-trois-soleil» des récrés de mon enfance. Celle de la Couronne d’Or remonte à une famille Schertenleib qui l’a créée en 1894, déjà à la rue des Deux-Marchés, à équidistance des vachers de la place du Tunnel et des maraîchers de la Riponne. L’ambiance était coconneuse, fibrée de bonhomie, et le samedi, des ruraux vicinaux à rouflaquettes en bataille débarquaient, avec des semelles enduites de lisier, pour initier au tutoiement des citadins au parler “pointu”. Après le schmolitz, on déglutissait une soupe au cerfeuil, des spécialités charcutières, puis une fondue moelleuse légendaire dont la recette sera transmise de patrons à patronnes jusqu’en 1966, lorsqu’une dame Panchaud recueillit le secret  d’une dame Jaggi.

Solange Panchaud « gouverna » le Café-Brasserie de la Couronne d’Or durant 40 ans, secondée par un géant timide préposé aux utilités et d’un chien au poil dru qui ronflait sous les tables en bois et des lambris verts. En janvier 2007, elle céda son trousseau de clés (dont une, celle des WC, était suspendue à un reste d’os à moelle…) à Christian Egger, Julien Magnollay et Laurent Caspary. Un psy devenue galeriste et deux journalistes de haut vol qui eurent la subtilité de ne pas faire « revieillir» artificiellement la pinte, mais de lui restituer ses charmes d’origine. Leur idée était de «garder tout ce qui pouvait l’être, et de changer ce qui devait être changé”

Après avoir beaucoup raclé, le triumvirat  est tombé sur des vestiges Belle-Epoque: un parquet en bois noble que la mode des années 60 avait dissimulée, ainsi qu’une claustra élégante elle aussi camouflée: il s’agit d’une paroi réfringente en verre ajouré qui diapre naturellement la lumière d’une salle, plus joliment qu’une boule disco. D’autres trésors en images légendées d’anecdotes seront exposées, dès le 21 janvier, sur un mur. Ce jour-là, le café sera servi au prix de 1894 et la soupe au pois gratis. Le lendemain, dès 18h., les quatre rockeurs de The Company of Men  mettront en musique 123 ans d’une belle aventure bistrotière.


www.couronnedor.ch