25/02/2017

Le charme sibyllin des noms de rues

A Paris ou Bruxelles, elles dessinent à nos oreilles des images souvent plus charmantes: rue du Petit-Chat-qui-Pêche, dans le Ve arrondissement. Rue de la Violette, à 200 pas du Manneken Pis. «Et dire que la nôtre s’appelle Chaucrau! croasse la touriste vaudoise à son époux qui fait rouler derrière elle leurs valises. «Ce nom m’écorche les tympans! » Cette dame oublie qu’il est à Lausanne des noms de rues qui sont plus gouleyants à entendre: chemin des Avelines, de la Chocolaterie, du Point-du-Jour, de Clamadour, de Chantemerle…

Quant à celle de Chaucrau, elle s’insère en tapinois entre Valentin et Haldimand. Etroite et déclive, c’est plutôt une venelle, et qui tiendrait son étymologie du mot-valise médiéval chaucreux, désignant un lieu encaissé, peu aéré. Notre cité est si pentue qu’elle se déploie en accordéon, avec une convexité qui la fait avancer en promontoire sur le Léman. Sa géologie alluviale lui a aussi conféré des anfractuosités que l’on arpente en prenant des escaliers: ceux en bois touristique du Marché ont inspiré ses scènes romanesques à Jules Romains. Et quand la nuit tombe sur ceux de Billens, des Grandes-Roches ou des Petites-Roches, tout un quartier versicolore (où le vert mollasse le dispute au gris écorce de platane, et à un ciel tisane) – se transforme en théâtre d’ombres.

Un peu en amont, l'avenue de Montagibert devait conduire, croyait-t-on, vers un décor plus sinistre encore: un "mont du gibet", avec fourches patibulaires, bal des pendus, et nuées de corneilles criardes. Vérification faite: son nom évoque un propriétaire terrien du Xème siècle: un bien nommé Gilbertus...

A l’instar dl’Himalaya, Lausanne et ses collines font déferler des cours d’eau, certes plus modestes que le Brahmapoutre, le Gange et l’Indus. Pourtant leurs noms figurent sur de jolis cartouches émaillés: rue du Flon (du latin flumen, «fleuve»), de la Louve (du celtique loue, «ruisseau »), chemin de la Vuachère (du patois gualcheria, un moulin servant à battre le drap...). Les deux premiers sont devenus souterrains. On n’oublie pas le ruisselet de la Jarjataz (la «gorge »), qui, au XIIIe siècle, courait depuis la place de l’Ours jusqu’au lac. Depuis, il s’est tari, mais son souvenir perdure par un toponyme enjolivé, et au féminin, sur les plaques bleues de la petite avenue Georgette…

 

 

18/02/2017

Année du coq chinois et mélancolie fermière

Il est le plus royal, le plus empanaché des gallinacés. Une espèce d’Henri IV des bassecours de Navarre, de France, du Gros-de-Vaud et du Jorat. Pour avoir un peu observé le coq en chef de la ferme de la famille Champoux, à Correvon, près de Thierrens, je conviens qu’il sait se donner en spectacle. Sa démarche est saccadée, mais c’est pour mieux se cramponner à la certitude qu’on peut affirmer de la prestance tout en ayant ses ergots plongés dans de la m… Il s’agit d’une vieille raillerie belge sur un symbole cocoricant de la République française, qui amusa il y a 30 ans Coluche, et qui pourrait redevenir d’actualité.

Mais foin d’ingérences, et revenons à notre coq correvonais, dont la crête écarlate, dentelée en feuilles de chêne, est gluante, peu appétissante. (Elle a pourtant des saveurs insoupçonnées que le très chevronné rôtisseur provençal

Auguste Escoffier a réveillées dans ses casseroles au cours des années trente.) Sous cet appendice charnu, hérité dit-on de monstres préhistoriques plus cruels, le regard du coq de ferme, si on le cherche bien, a quelque chose de mélancolique. Les Chinois, qui vont l’honorer cette année 2017 comme un symbole de feu doué de loyauté, de courage et d’énergie, admettent, comme moi, qu’il est capable de chagrin. Celui, qu’à Jérusalem, son chant a transmis à un apôtre Pierre reniant trois fois le Christ. Ou celui qui, un peu plus tôt, rongea le charpentier Joseph, le père attitré de Notre Seigneur.  Pareillement, votre coq de village, qui passe injustement pour un idiot, s’inquiète de doutes sur la légitimité de sa paternité: n’est-t-il pas l’époux virtuel de la poule mythique qui a fait l’œuf,  et dont l’œuf a fait la poule – toute seule, sans lui? L’oiseau est en proie à autant de contradictions psychologiques qui vous attendrissent jusqu’aux larmes, jusqu’à ce que vous lui tordiez le cou. Cela à la satisfaction hautaine, peu charitable, de voisins d’origine citadine, déjà regimbés contre des cloches d’églises, ou même celle de votre vache, dont ils apprécient pourtant  le bon lait. Chantecler ne les réveillera plus aux aurores.

10/02/2017

Insultes et médisance à la vaudoise

Tout ce qui se lit dans les journaux n’est pas authentique. Cette appréciation qu’un nouveau président américain blond pipi croit avoir inventée, convainc Josette Compondu. Une hygiéniste dentaire à denture impeccable mais au timbre stridulant. En vous ratissant les gencives avec ses instruments de torture, elle profite de votre incapacité de rétorquer pour asséner des vérités. «Vous les journalistes, vous aimez atteindre à l’honneur des gens.» Comment diable répondre à Josette? S’il est vrai que ternir le blason de probité des notables est une tradition de méchanceté appréciée par les Français, en Suisse romande, ça choque. Toute insulte y est punie par la loi: une peine pécuniaire de 90 jours-amende…

Pourtant, une matoiserie toute vaudoise permet de dire le plus de mal possible d’autrui sans avoir l’air d’y toucher. 

Anecdote: un malotru d’Auboranges ayant traité sa voisine de «vache», il se vit condamner à une amende.

- Si j’ai bien compris, fit-il en présence de sa victime, il est interdit de traiter une dame de vache. Mais est-ce illégal de saluer une vache en lui disant «Madame»?

- Bien sûr que non, concéda le juge d’Oron-la-Ville.

- Alors, au-revoir Madame ma voisine!

Le magistrat ne s’accommoda pas de l’entourloupette :

- Monsieur, vous jouez avec les mots. La plaignante est en droit de porter plainte derechef.

- Je ne le ferai pas Monsieur le juge, fit l’insultée. Car ça devient rigolo.

Chez les Vaudois, d’autres procès en diffamation ou pour calomnie se soldent avec moins de bonhomie. Mais l’art de l’euphémisme est inscrit dans leurs gènes.

Le grand Jacques Mercanton (1910-1996) disait d’un prof d’uni acharné à régenter ses droits d’auteur: «C’est un brave garçon, mais il n’est pas exagérément intelligent.» A un client mafflu du Café Romand qui savourait une tête de veau le chroniqueur Christophe Gallaz souffla: «On est bien dans son assiette aujourd’hui!»

Cette cruauté verbale masquée et impunie n’est pas l’apanage de nos intellectuels. Aux marchés de Vevey, d’Yverdon, ou à la Riponne, maraîchers et bouchers ne sont pas en reste: «Le mari de Jenny Chocraud n’est pas moche, surtout quand il ne sourit pas.» «Le Roland a bien fait de passer enfin chez le coiffeur, même si ça lui fait une tête de Playmobil.» «Le piercing nasal du petit Firmin de Thierrens lui va comme une sonnette à un cochon.»