12/03/2017

A Suchy, mamy Mimi roulait en trottinette

En milieu urbain, cafés et restaurants changent de plus en plus souvent de patron, d’enseigne, de spécialités culinaires ou de décor. L’établissement y perd son âme, mais pas sa fonction bistrotière. Celle-ci est en péril en pays rural, où la relève devient incertaine, car la jeunesse n’y rêve que de se refaire une vie en ville: un apprentissage à Lausanne, un début de carrière à Genève puis, hop! une sinécure assurée à Paris, New York, Singapour… Du coup, la vieille auberge vaudoise que papa ou maman avait héritée d’aïeux (et dont il a fallu conserver la patine tout en s’adaptant à d’exigeantes normes modernes) est condamnée. Elle deviendra une onglerie de campagne, un magasin d’électronique, une énième station d’essence.

Il y a 20 ans, je m’étais arrêté au Café National de Suchy, une commune de 400 âmes, à 7 km au sud-ouest d’Yverdon. Atmosphère de carte postale délicieusement flétrie: une luzerne broutée par trois moutons au profil biblique, des potagers festonnés de pivoines et de clématites. Quant à l’estaminet, il embaumait le poêle à charbon, le papier mural défraîchi et le caoua maison servi dans des mazagrans - anciens verres à pied que Verlaine préférait emplis d’absinthe, et qui chatoyaient dans une pénombre peinte par Vermeer.  

C’était là le royaume d’une octogénaire aux yeux pervenche: Marie-Madeleine Dimitracopoulos, née Buchs.  Ses parents l’avaient ouvert quand elle avait quatre ans. Après le décès d’un époux d’origine grecque, elle décida  de «gouverner» seule ce legs parental, où  agriculteurs, ouvriers, entrepreneurs finissaient par s’entendre autour de tournées de vin blanc, et d’une morce de pain agrémenté de tomme combière.

Pourtant, ses clients préférés étaient ces «jeunots  qui se tatouent, font du foot, et me tutoient comme si j’étais leur fiancée; mais je suis une vieille!» Ce qui n’empêchait pas la «Mimi Buchs», à 80 ans passés, de rouler en trottinette avec de vigoureux coups de gambette. Or elle savait que ces forces un jour l’abandonneraient.  Que son cher café ne serait jamais repris.

Le National a en effet disparu en 2012, laissant les Sécherons sans bistrot durant plus de trois ans. Ils peuvent désormais étancher leur soif  dans une Auberge communale de Suchy, qui est toute belle. Mais, hélas, un peu trop flambant neuve.

Commentaires

Voilà trois fois que M. Gilbert mentionne Suchy depuis le début de ce siècle et, à ma connaissance, personne d'autre que lui n'est jamais passé par là. Ce n'est pas une commune, c'est l'Arlésienne («une arlésienne, personnage invisible ou personnage fantôme, est un type de personnage de fiction qui est décrit ou mentionné, mais qui n'apparaît pas en chair et en os»). Pourtant, il y a plus de 40 ans, la compagnie dont je faisais épisodiquement partie a organisé un cours de répétition à Suchy. Comme je me trouvais dans la brousse africaine en ce temps-là , j'ai manqué l'épisode, mais j'en ai entendu parler encore plusieurs années après comme d'un pays de cocagne pour militaire au rabais («le Pays de Cocagne est, dans l'imaginaire de certaines cultures européennes, une sorte de paradis terrestre, une contrée miraculeuse dont la nature déborde de générosité pour ses habitants et ses hôtes. Loin des famines et des guerres, Cocagne est une terre de fêtes et de bombances perpétuelles, d'inversion des valeurs et des lois naturelles, où l'on prône le jeu et la paresse, et où le travail est proscrit»). Où est le rêve, où est la réalité ?

Écrit par : rabbit | 12/03/2017

J'ai fait des CR à Pampigny, à l'Abergement mais jamais à Suchy. Eh oui, arrivé à l'âge de la landwehr, ils m'ont viré dans les "plaine" (grenadiers de) à mon grand dam. Bon, j'y ai appris que les gens des plaines étaient nettement plus sympathiques que ceusses des montagnes, quelque peu abrutis par la dureté de leur environnement. A moins que ce ne soit une question d'âge. Les gens de la landwehr sont plus cool que l'élite...
Mais j'ai vérifié sur google earth : j'ai bien l'impression de n'y avoir jamais mis les pieds. Ce bled se trouve un peu à l'écart des axes et si vous n'avez pas de raison particulière d'y aller, vous allez faire toute une vie dans le canton de Vaud sans connaître cet endroit mythique.
Nota bene : mon CR à l'Abergement m'a fait connaître aussi l'alter ego de cette dame à trottinette : tante Emma, si je ne m'abuse. Aussi un bistrot célèbre dans les troupes vaudoises...

Écrit par : Géo | 12/03/2017

L'homme, l'uniforme et la femme : un singulier ménage à trois. Y a-t-il un analyste dans la salle ?
J'ai aussi rencontré des femmes sympathiques dans l'armée chinoise: de solides gaillardes aux appétits carnassiers, imperméables à la vodka. La grande famille militaire et solidaire worldwide.

Écrit par : rabbit | 12/03/2017

"La grande famille militaire et solidaire worldwide"
La société humaine est primitivement formée de prêtres, de commerçants et artisans, de paysans et de soldats. Il y a une internationale des prêtres, idem pour les commerçants. Pareil pour les paysans. Et donc, quand ils ne se battent pas entre eux - mais c'est valable pour les prêtres, les commerçants et les paysans (au pas de Cheville, à propos de pâturages...) - les militaires ont beaucoup de plaisir à boire des bières entre eux...

Écrit par : Géo | 13/03/2017

Dans le Shandong, je me suis retrouvé avec une équipe d'anciens militaires à manger des trucs mandchous et boire un poison qui titrait bien 60°. J'ai mis deux jours à m'en remettre, plus trois pour voir à nouveau parfaitement.

Écrit par : rabbit | 13/03/2017

"plus trois pour voir à nouveau parfaitement" Ah, ah. Alcool méthylique, vraisemblablement. Très à la mode du temps de la prohibition aux States. Beaucoup d'aveugles. Vous avez appris à dire "non" depuis, jeune oie blanche ?

A part ça, l'alcool méthylique provient de ce qui est boisé. Le marc (ou grappa), c'est un alcool tiré de ce qui reste des grappes de raisin pressées. La grappe elle-même est boisée. Le marc est excellent après une fondue, mais ne pas abuser.
Et méfiez-vous des flics sur la route, après...

Écrit par : Géo | 13/03/2017

A l'époque où j'accompagnais un groupe de Chinois en Namibie, l'un d'eux m'a proposé de partager une bouteille de cette mixture lors d'un banquet. Comme nous étions les plus vieux, il a pensé que j'avais le coffre assez solide pour tenter le diable. En référence à ma précédente expérience, j'ai refusé, tout comme les 10 autres: alors, il l'a vidée tout seul. Le lendemain matin, je suis allé sur le chantier pour constater son état. Mis à part un léger ralentissement et des gestes imprécis, les fonctions vitales n'étaient pas engagées. Donc, on l'a mis à l'ombre pour trier des pièces. C'est ça la vie en plein désert, Monsieur Géo, je ne vous apprends rien. A part ça, en Namibie, ils vous font souffler dans l'éthylobintz à tout bout de champ quand vous êtes au volant. Mais je doute qu'il soit encore possible de glisser quelques billets pour y échapper, comme c'était l'usage il y a 40 ans. O tempora, o mores.

Écrit par : rabbit | 13/03/2017

il y a 40 ans...Vous rêvez, rabbit. J'ai bossé au Burkina avec une compagnie de forage allemande, maintenant rachetée par les Français, hélas...
Il existait une sorte de BRGM allemand, qui avait son bureau en face de cette boîte. Mais voilà, restructurations, lutte contre l'étatisme, ce bureau a du licencier. Alors le Dr K. est devenu chef de projet pour l'entreprise de forage. D'intellectuel géologue à chef de plongée dans le terrain africain. Vous imaginez le gap...
Le type avait une personnalité et un CV vraiment intéressant. Né de parents allemands en Bolivie, perdus dans un ranch dans la pampa, il allait à l'école après les vacances dans un DC 3 qui devait passer les Andes. Le pilote respirait un bon coup dans son masque à oxygène, puis le passait au petit à côté qui le passait au suivant et enfin retour au pilote...
L'avion lui-même aurait mérité un peu d'EPO mais passait toutefois par-dessus les sommets.
Jeune, dans la pampa, il lui arrivait de rencontrer des Indiens, avec arc et flèche et air farouche. Personne ne savait comment cela allait finir...
Ses parents l'ont envoyé dans une école des mines en Allemagne, dans une ville spécialisée dans la bière sans alcool, ce qui l'a manifestement traumatisé. Ils allaient en excursions géologiques en Espagne, et il nous racontait les beuveries au vin rouge et l'effet que les vomis faisaient sur les murs blancs au petit matin. Son alcoolisme avait beaucoup à voir avec votre Chinois. Il est arrivé un jour chez moi avec une bouteille de whisky et s'est mis en devoir de la boire en ma compagnie. J'en ai bu trois et bon, je sentais que c'était largement suffisant. Il a fini la bouteille, et avec l'aide de mon gardien, je l'ai embarqué dans ma landcruiser et on l'a mis dans son container climatisé dans sa base. Le lendemain, quand je l'ai croisé, il m'a demandé si c'était moi qui l'avais ramené ?
Ach, Herr Dr K. Un jour, sa femme est venu le trouver, depuis l'Allemagne. J'ai bien compris pourquoi il était alcoolo...

Écrit par : Géo | 13/03/2017

Tout comme le ristretto a tué le mazagran...

Écrit par : rabbit | 13/03/2017

"Dans le Shandong, je me suis retrouvé avec une équipe d'anciens militaires à manger des trucs mandchous et boire un poison qui titrait bien 60°. J'ai mis deux jours à m'en remettre, plus trois pour voir à nouveau parfaitement."

Voilà qui me rappelle une aventure que je ne suis pas prêt d'oublier.
Dans les années 80, avec deux potes, nous avons trouvé le moyen de contourner de nuit le check-point de Yegdchen, après Kashgar, pour rejoindre le mont Kailash que tout bouddhiste qui se reconnait comme tel devrait circumambuler une fois dans sa vie puisque c'est censé être le centre de l'univers.
Arrivé à Ali, ville de garnison chinoise au toit du monde, je découvre la pharmacie du bled. Non pas à l'enseigne car ce genre de produit n'existe pas ici, mais aux bocaux remplis de liquide pas net et de bestioles qui trônent sur les étagères.
Je n'ai pas dû me faire bien comprendre lorsque j'ai tenté d'expliquer que j'étais fatigué et que je supportais moyennement l'altitude atteinte un peu rapidement dans un bus de militaires chinois dont la moitié vomissait régulièrement, souffrant du même mal que moi.
Le type me refile une boite de dix flacons en verre à scier en m'assurant que tout rentrerait dans l'ordre.
J'ai donc avalé un flacon puisqu'on ne peut pas conserver le solde.
Plus jamais.
J'ai passé la nuit entière à me tenir la bite qui était dure comme un bout de bois. J'ai pleuré de douleur comme jamais.
Curieux, je suis retourné dans l'échoppe pour demander ce qu'il y avait dans ces flacons. Il m'a parlé de bave de crapaud et de venin de serpent et s'est bien marré. J'ai jeté le reste. J'aurais dû le conserver pour l'analyser et le faire breveter car le viagra c'est du pipi de minet à côté de ce truc.

Écrit par : Pierre Jenni | 20/03/2017

Donc, ce n'est pas vous qui avez occis un rhinocéros au zoo de Thoiry. On peut biffer votre nom sur la liste des suspects. Et c'est tout ce que vous avez à nous raconter sur le bassin du Tarim et ses oasis ? Un lieu de civilisation indo-européenne très important il y a plus de 1'000 ans, avant l'invasion par les turcophones. Depuis cette mésaventure, vous êtes persona non grata en Chine, c'est ça ?

Écrit par : rabbit | 20/03/2017

Encore faudrait-il pouvoir parler de cette région du globe comme étant chinoise.
Car les quelques militaires que j'y ai croisé semblaient purger une peine d'éloignement. Ils s'emmerdaient à mourir et attendaient que ça passe.
Je n'ai toujours pas vraiment compris les velléités d'annexion du Tibet. Je ne vois que le château d'eau mais personne ne semble en causer.
Les plateaux tibétains sont des déserts à plus de 4000 mètres d'altitude moyenne. J'ai bien traversé un parc qui semblait extraire du pétrole ou faisait des sondages. Les pauvres gardiens du lieu étaient totalement décontenancés de croiser des touristes dans leur complexe sous haute sécurité. Mais voilà, ce fameux bus de militaires nous a pris en stop et nous avons passé la nuit dans leur camp retranché.
Mon pote Jean-Pascal a eu le malheur d'oublier sa sacoche avec tous ses papiers et fric sous l'oreiller de son lit. Je ne vous explique pas à quel point nous avons frisé la crise diplomatique pour récupérer ce bien. Le chef de la police de Yegdchen s'est déplacé au camp pour faire signer des reconnaissances de faute et des excuses écrites pour que mon pote puisse éviter la taule. Mais ça arrangeait bien tout le monde car nous n'avions rien à foutre ici et ces huiles auraient subit des sanctions que je n'ose imaginer.
Bref, tout ça pour dire que je serais ravi d'avoir vos lumières Rabbit sur les intérêts de la Chine au Tibet.

Écrit par : Pierre Jenni | 20/03/2017

La Tibet ayant été antérieurement envahi par les Mongols, il s'est retrouvé, tout comme la Mongolie, rattaché à la Chine quand celle-ci a été envahie par les Mongols au XIIIe siècle. Quels étaient les intérêts des Anglais de créer des tensions dans le coin après avoir perdu leurs colonies en 1947 (Inde et Pakistan) et 1948 (Birmanie) ? C'est de la géopolitique ça, Monsieur Jenni. Vous savez que la nouvelle Chine date de 1949.

Écrit par : rabbit | 20/03/2017

Un des plus magnifiques haïkus géopolitiques que j'aie jamais lu. Dire autant de choses en si peu de mots, vous êtes le phénix des hôtes de ce bois, rabbit. Mais vous pouvez garder le fromage que vous tenez en votre bec...
PS. Je n'ai rien à dire sur la statue de la Vierge à la cathé, c'est terrible...

Écrit par : Géo | 24/03/2017

Merci, Géo, vous savez apprécier les bonnes choses. Le texte original est stocké dans mon blog-mausolée. Il contient aussi ce réquisitoire contre le dalaï lama, qui avait hérissé votre conscience normalisée. Aucune réaction de la part de Monsieur Jenni : c'est qu'il valide le contenu ou qu'il s'est immolé par le feu.

Écrit par : rabbit | 24/03/2017

Si j'avais gardé un peu de ma méchanceté d'autrefois, je vous dirais que son cerveau est déjà cramé depuis longtemps. Mais voilà, on devient gentil avec l'âge...

Écrit par : Géo | 24/03/2017

Au fait, où étiez-vous passé ces jours derniers ? Nous avons même enquêté chez Ambre, pour savoir si elle vous avait vu au marché de Quimper. A une époque où rester en vie ne dépend plus du réchauffement climatique, de sa consommation de sel, de sucre, de tabac ou d'alcool, il est bon de procéder régulièrement à l'appel des troupes.
Pour en revenir à la cathédrale, il est vrai que cette absence de quelque chose qui n'a jamais existé a de quoi déranger les esthètes les plus exigeants. Dans un même esprit et à cet emplacement déserté par les membre de la Sainte Famille, j'aurais placé un objet fonctionnel susceptible de rapporter de l'argent.

Écrit par : rabbit | 24/03/2017

Où j'étais ? Je suis en train de reconstruire mes racines au Mozambique, et je vous en ai fait part. Je vous ai expliqué que l'état de mes articulations réclamait la caresse des profondeurs de l'océan indien et ses 27°. Et mon esprit de la beauté et de l'abolition de la pesanteur. La pesanteur me pèse, rabbit. Vous semblez avoir oublié que la plongée abolit la pesanteur...
En attendant, il m'arrive de me plonger dans les terres d'Auvergne, du côté de l'abbaye de Bouschet où sont ensevelis les comtes d'Auvergne et quelques grands de l'église, et d'où proviennent les bénitiers qui servent de bauges pour les cochons dans le bled d'à côté , "je ne suis pas idiot, je suis douanier", cela vous dit quelque chose ?

Écrit par : Géo | 24/03/2017

Crotte de bique ! Le Mozambique ? Moi qui vous croyais disloqué par les rhumatismes, démembré par l'arthrite, démantibulé par l'andropause, etc.

Écrit par : rabbit | 24/03/2017

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