19/03/2017

Comment «réhabiliter» la Vierge à Lausanne

Depuis plusieurs jours, une petite disputation moins théologique que symbolique se tricote dans le courrier des lecteurs de 24heures. Elle n’ourdit heureusement aucune guerre de religion, mais enfièvre des catholiques lausannois qui voudraient qu’un artiste contemporain réédifie une statue de la mère du Christ à l’entrée du portail occidental de la cathédrale. Parce qu’à l’occasion de sa restauration récente, un socle vide a été mis en évidence. Avec courtoisie œcuménique, mais fermeté dogmatique, ce projet est contesté par des historiens protestants: à preuve, il n’y aurait jamais eu une sculpture de la Vierge à cet endroit-là. Et de rappeler que le gothique sanctuaire, devenu temple, ne s’appelle plus Notre-Dame de Lausanne depuis la Réforme.

Pour avoir été éduqué dans la confession romaine, le soussigné se rallie cependant à cette seconde opinion.  Car il doute qu’il y ait aujourd’hui un sculpteur de la trempe d’un Michel-Ange, d’un Carpeaux, d’un Giacometti, capable de tailler ou fondre une statue qui soit en harmonie (ou en dissonance voulue) avec ce site huit fois centenaire. D’autre part, un culte marial n’a plus besoin d’être réhabilité sur la colline de la Cité, car il est ritualisé depuis plus de 180 ans dans une église en contre-bas, qui a certes moins d’allure que la cathédrale, mais où l’odeur de l’encens vaticanesque est autorisée, à la consolation d’une douzaine de milliers de paroissiens fidèles.

Je parle bien sûr de l’église du Valentin, qui a été reconnue comme une basilique «mineure» en 1992. C’est un péristyle à colonnade dont la façade est trouée d’un vitrail rond et noir, qui évoque la bouche d’un canon plutôt qu’une rosace. Son campanile parallélépipédique s’ajoure de 36 arcades sous un faîtage plat surmonté d’une croix. Une croix latine qui, la nuit tombante, s’allume de bleu pour servir de veilleuse aux noctambules, aux sans abri, aux égarés.

A l’intérieur de l’église, l’image de Marie est mise partout en valeur. Notamment dans la vaste concavité du choeur colorée par le peintre toscan Gino Severini (1883-1966), un intéressant adepte du futurisme et du cubisme qui ne rechignait pas à imiter les maîtres anciens. De sa fresque “apothéotique” pleut une clarté irisée propice à la prière, ou au simple besoin de gamberger dans le silence.

12/03/2017

A Suchy, mamy Mimi roulait en trottinette

En milieu urbain, cafés et restaurants changent de plus en plus souvent de patron, d’enseigne, de spécialités culinaires ou de décor. L’établissement y perd son âme, mais pas sa fonction bistrotière. Celle-ci est en péril en pays rural, où la relève devient incertaine, car la jeunesse n’y rêve que de se refaire une vie en ville: un apprentissage à Lausanne, un début de carrière à Genève puis, hop! une sinécure assurée à Paris, New York, Singapour… Du coup, la vieille auberge vaudoise que papa ou maman avait héritée d’aïeux (et dont il a fallu conserver la patine tout en s’adaptant à d’exigeantes normes modernes) est condamnée. Elle deviendra une onglerie de campagne, un magasin d’électronique, une énième station d’essence.

Il y a 20 ans, je m’étais arrêté au Café National de Suchy, une commune de 400 âmes, à 7 km au sud-ouest d’Yverdon. Atmosphère de carte postale délicieusement flétrie: une luzerne broutée par trois moutons au profil biblique, des potagers festonnés de pivoines et de clématites. Quant à l’estaminet, il embaumait le poêle à charbon, le papier mural défraîchi et le caoua maison servi dans des mazagrans - anciens verres à pied que Verlaine préférait emplis d’absinthe, et qui chatoyaient dans une pénombre peinte par Vermeer.  

C’était là le royaume d’une octogénaire aux yeux pervenche: Marie-Madeleine Dimitracopoulos, née Buchs.  Ses parents l’avaient ouvert quand elle avait quatre ans. Après le décès d’un époux d’origine grecque, elle décida  de «gouverner» seule ce legs parental, où  agriculteurs, ouvriers, entrepreneurs finissaient par s’entendre autour de tournées de vin blanc, et d’une morce de pain agrémenté de tomme combière.

Pourtant, ses clients préférés étaient ces «jeunots  qui se tatouent, font du foot, et me tutoient comme si j’étais leur fiancée; mais je suis une vieille!» Ce qui n’empêchait pas la «Mimi Buchs», à 80 ans passés, de rouler en trottinette avec de vigoureux coups de gambette. Or elle savait que ces forces un jour l’abandonneraient.  Que son cher café ne serait jamais repris.

Le National a en effet disparu en 2012, laissant les Sécherons sans bistrot durant plus de trois ans. Ils peuvent désormais étancher leur soif  dans une Auberge communale de Suchy, qui est toute belle. Mais, hélas, un peu trop flambant neuve.

04/03/2017

Usages atypiques de la casserole domestique

Votre voisine Daisy Porchon est affligée de ce qu’on appelle peu poliment une voix de casserole. Une «phonation», disent les phoniatres, qui est à mi- chemin entre le coassement de la grenouille de bénitier qui entonne des psaumes le dimanche, et les enrouements de Carla Bruni-Sarkozy quand elle chante les performances de son mari. A Fribourg, on appelle ça «une voix de graillon». Elle agit désagréablement sur vos nerfs quand elle traverse planchers ou plafonds, à cause d’un tube de dentifrice que Monsieur Porchon n’a pas revissé.

La première utilité de la casserole fut, au XVIIe siècle, pour puiser de l’eau. Elle avait pour synonymes cassotte, cassole, casseron… En patois vaudois cassetta, ou cassette – oui, comme le coffret “gris-rouge» de l’Harpagon de Molière.

Leur préfixe sonore évoque un tintamarre cassant, une percussion spontanée frappée par le premier objet qui vient sous la main d’une ménagère que révulsent les dentifrices mal rebouchés. Ou dans celle d’un cuistot en colère contre son apprenti. La beigne du marmiton se désenflera, mais il s’en souviendra sa vie durant, tout en s’ingéniant à mitonner des recettes neuves dans une de ces maudites casseroles.

On en frappe beaucoup ces jours-ci en France, notre chère voisine (durant une campagne présidentielle dont le cours imprévisible fait sauter les digues). Notamment à l’entrée des meetings de François Fillon et Marine Le Pen, où l’on riposte en criant au complot - ou en brandissant des poêles antiadhésives.

« Je n’ai pas assez de voix pour hurler mon désespoir», déclare une manifestante qui, à ces deux geignards préfère l’ «un peu trop souriant» Emmanuel Macron. “Alors je fais le plus de tintouin possible avec mes casseroles; elles sont d’autant plus sonores qu’il n’y a rien dedans. Il m’arrive d’avoir faim.»

Cela dit, le recours à un attirail de cuisine pour faire du raffut était déjà en vogue au moyen-âge. Sous les fenêtres d’un notable aux mœurs scandaleuses, par exemple. Au XIXe siècle, la coutume se politisa pour récriminer contre les mesures autoritaires de Charles X, Louis-Philippe et Napoléon III.

En Suisse, on est de nature moins tumultueuse. On maugrée gentiment, on glisse son bulletin dans l’urne discrètement. Quelle idée ahurissante de tambouriner sur un caquelon, même en fonte?