24/06/2017

Le poison, c’est toute une civilisation…

Revoici le temps des balades par monts, vaux, prairies et clairières. De Molondin à Thierrens, en passant par Correvon, l’herbe desséchée fait jaillir des senteurs de crotte de renard, mais aussi de menthe sauvage. La brise remue la ramure enfarinée des ombellifères, parmi lesquelles le conium maculatum. Attention! c’est la ciguë qui tua Socrate…
Plus rare, autant vénéneuse, est la jusquiame noire dont la corolle dorée est un jupon peint par Degas, et le pistil une bouche d’ombre. Au potager de tante Gladys fleurit l’aconit aux fleurs coiffées d’un béguin de bigote. Pris à faibles doses, l’alcaloïde mortel qu’il exsude permet à son mari de mieux respirer . Or à l’instar de la valériane, réputée pour ses vertus sédatives chez les humains, euphorisantes pour les chats, il est nocif dès qu’on s’y accoutume: spasmes musculaires, nausées, scènes de ménage, etc.
Tout poison devient remède, et vice-versa: cette vérité vieille comme l’humanité est explicitée à Lyon dans une expo où l’on évoque également l’utilisation maléfique du venin des reptiles ou des mygales. On la visite dans une des salles du Musée des Confluences, un monstre architectural qui surplombe le croisement d’un Rhône vert arsenic et d’une Saône moutarde - de la couleur d’un certain gaz allemand qui fit perdre la vue à tant de soldats dans les tranchées de 14-18. Plus récemment, au Proche-Orient.
L’exposition Venenum* nous fait remonter au jour où l’homme apprit à tuer son prochain différemment qu’avec une poutre ou une hache. Horriblement «civisisés» et insidieux seront des empoisonnements perpétrés en clandestinité à la cour de France: au Louvre, Catherine de Médicis occira la mère d’Henri IV en lui offrant des gants enduits de fiel florentin. A Versailles, sous Louis XIV, l’exercice confinera au génie: des héritiers impatients se procuraient des poudres de succession qu’ils administraient par doses infimes pour condamner leurs victimes à une «mort naturelle». Ce n’étaient que fièvres cérébrales en sachets, dysenteries ou phtisies en fioles. En ses mémorables messes noires, le maléfique Abbé Guilbourg, égorgeur de bébés, alla jusqu’à inventer une pommade qui faisait mourir de rire!
Les guiliguilis sous vos bras de la Tati Gladys de Correvon, eux, ne tuaient pas.

Venenum, jusqu’au 7 janvier 2018
www.museedesconfluences.fr

03/06/2017

Diluer son passé dans un miroir déformant

Deux expositions lausannoises ont choisi pour thème philosophique notre miroir quotidien: celui de la salle de bains devant lequel Monsieur se rase; la psyché de Madame en son boudoir de maquillage. Le métaphorique aux alouettes où l’on se heurte le nez. Puis d’autres surfaces étamées où l’on se mate à la sauvette, par péché de narcissisme, ou pour se recoiffer, s’envoyer un bisou, se tirer la langue… Si au Mudac et à la Galerie Mobilab*, les miroirs sont présentés comme des oeuvres trop «méditatives», on en trouvera des prosaïques dans les vide-greniers. C’est ainsi qu’on nomme en Romandie, et à Paris, ces brocantes de quartier très en vogue où l’on vend des vieilleries dont on ne veut plus. En Picardie, elles prennent le nom de braderies. En Normandie celui de foires aux puces, ou, plus joliment, de «foire à tout».
On peut s’y promener sans acheter, pour fleurer des nippes et en se récitant du Rimbaud: son poème du Buffet, qui, dans son ombre «verse comme un flot de  de vin vieux, des parfums engageants». Pourtant, ces sympathiques rituels urbains sont parfois méjugés comme des foire aux déloyautés: on y bazarde des trésors familiaux en échange d’un peu d’argent! Et cela pour s’offrir un nouveau smartphone voué à une obsolescence technique programmée. Alors que les huit channes en étain de tantine Gladys n’avaient jamais quitté le vaisselier des Bourremoud de Chavornay depuis deux siècles, et que les fixe-chaussettes de l’aïeul Gustave conservent une élasticité indéfectible!
Pourtant, loin d’être un renégat, le chineur des quartiers est un émotif. En farfouillant au galetas, il a fait le tri entre des objets sans mémoire et la chaise à bascule de grand-maman, ou le binocle du Papy. Il a retrouvé un album écorné où il figure en angelot dodu-fessu sur la conventionnelle peau de mouton. Sur une autre photo, il serre timidement la main du Père Noël dans un supermarché de la ville. Enfin, en se dévisageant de plus près - et à 60 ans - dans un double-face de poche, il ne s’est pas reconnu. Ce ne pouvait être qu’un miroir déformant.
Mudac, jusqu'au 1er octobre.
Galerie Mobilab, rue du Simplon 35, jusqu’au 31 juillet.