14/07/2017

On préfère la rose de Berne au ketchup

Faut-il le rappeler? la tomate n’est pas un légume, mais un fruit comme le concombre et l’avocat. Une solanacée cousine de la patate: elles sont dissemblables mais nous viennent toutes deux d’Amérique. Avant Christophe Colomb, il n’y avait donc pas de «fossé de roestis» possible en Helvétie. Encore moins de «zébrées rouges» ou de «coeurs de boeuf» chez les maraîchers de La Palud au Moyen Age. Aujourd’hui, ces deux variétés de tomate font florès parmi d’autres dans un nuancier de rouges allant du vermillon au carmin, en passant par le ponceau, le laiteux magnolia des dragées nuptiales, ou la fraîcheur des joues d’une adolescente.  
Ma préférée est la rose de Berne, car elle a cette carnation-là: une peau transparente, une pulpe fibreuse qu’on boit comme un nectar. Du regretté Pierre Desproges, on ne retient plus que les traits d’esprits assassins, or il lui arrivait d’exprimer des émotions culinaires: « A l’instar de l’androgyne, jamais tout à fait mâle et pas vraiment femelle, la tomate n’est pas le fruit qu’on nous dit, ni le légume qu’on voudrait nous faire croire. Le charme envoûtant de son goût flibustier tient tout entier dans cette trouble ambivalence, sel acide et sucre amer, qui vous explose en bouche quand vous croquez dedans. La tomate se mérite.»
La toute première fut cultivée par les Incas du Pérou, mais ce sont les Aztèques qui lui donneront un nom au suffixe universel: de «zitomate» procédera le mot mexicain «tomalti». Les conquistadors espagnols qui la rapportèrent en Europe  lui donnèrent celui de «tomata». C'est à Naples, qui était alors aussi une colonie hispanique, que devait s’entamer le destin gastronomique de cette exotique herbacée charnue et juteuse, sous une dénomination plus lyrique: «pomodoro», la pomme d’or.
Puis le mauvais génie humain commit un jour la maladresse de la triturer pour en faire un concentré destiné aux foyers modestes. Hélas, quelques  puissantes et crapuleuses chaînes industrielles s’ingénient désormais à truffer cette purée - vendue en conserves, en tubes ou en fioles de ketchup - d’additifs malsains, avariés, recyclés interdits interdits en Europe et en Suisse.  
Mais pas en Afrique.
Lire «L’Empire de l’or rouge, enquête mondiale sur la tomate d’industrie», par J.-B. Malet. Ed. Fayard, 288 p.

09/07/2017

Comment se débarrasser des moustiques

Quand le soleil revient après les premières intempéries de juillet, on s’endort nu, les fenêtres grandes ouvertes dans la nuit. On en oublie que des pluies ont gorgé d’eau stagnante les anfractuosités et fondrières des trottoirs d’à-côté. Au ravissement du moustique, une sale bestiole que le patriarche Noé n’aurait pas dû sauver du Déluge: depuis cette haute antiquité biblique, il revient chaque été gâcher votre sommeil en vibrionnant autour de vos oreilles. Avec la ferme intention de vous piquer aux avant-bras, à la gorge. En visant surtout la bedaine du cousin Roger Amoudroz, dont le sang est plus sucré (il apprécie un peu trop les bricelets au miel de votre grand-mère commune, aux dimanches de Chardonne).
Le moustique est un «cucilidé" appartenant au sous-ordre des «nématocères», qui peut véhiculer le virus du chikungunya, de la dengue ou du zika. Qu’on me pardonne ces mots savants, mais la survie pullulante de ce serial-killer qui, selon Erik Orsenna*, «est responsable de plus 750 000 morts humaines par an», méritait d’être commentée avec un zeste d’esprit scientifique. On se réfère aussi aux travaux de la biologiste anglaise Olivia Judson qui préconise une hécatombe programmée de cette vermine, peu protégée par les défenseurs des animaux. Ce qui sauverait un million de vies humaines, tout en limitant la diminution de la diversité génétique de ces minuscules vampires de seulement 1 %.
Pour le cousin Roger, ce serait leur accorder beaucoup d’égards…
On pourrait s’en débarrasser plus simplement soi-même et chez soi. En faisant brûler des spirales vertes chargées de substances actives biocides, telles l’«alléthrine" ou la «transfluthrine». Plus écologiquement, en imprégnant d’essence de citronnelle les chambranles des portes et croisées. Mais cette engeance de moustique a fini par apprendre à déjouer tous les pièges.
Bref, tout combat contre ces périodiques prédateurs estivaux serait vain. Pierre Dac disait qu’«il est plus facile d'attraper les oreillons par contagion qu'un moustique au lasso par occasion et par surprise.» Et un proverbe coréen veut nous dissuader de dégainer une épée pour en tuer un. Ou alors il faudrait avoir une visette prodigieuse et le génie d’un bretteur.

(*) Géopolitique du moustique, Erik Orsenna, Ed.Fayard, 280 p.

02/07/2017

Ne souriez-plus, riez plutôt avec les yeux!

Le «sourire est le commencement de la grimace», disait Jules Renard. L’observation se vérifie ces jours-ci sur la physionomie des sprinteurs du Tour de France, mais aussi dans de petites tragédies de la vie ordinaire. L’autre dimanche de canicule, sur la terrasse des Vougnoz, une brise rafraîchissante venue du lac de Joux ralluma la frimousse de Peggy, une nourrissonne de 6 mois aux airs (trop) angéliques. «Quand un nouveau-né sourit, le meilleur est à venir», minauda Paulette la voisine. L’enfant frappa aussitôt sa bouillie du dos de sa cuillère, aspergeant d’avoine bouillante tous les visages attendris. Résultat: brûlures aux joues, irritations aux paupières et une tache kaki à jamais ineffaçable au front de Paulette.
C’est dire les dangers que peuvent occasionner les joies d’un bébé. Et ceux du sourire! D’ailleurs, voilà 11 ans qu’il n’est plus admis dans les papiers officiels. Pour des raisons de «sécurité internationale», nos zygomatiques sont verrouillés. Paraître sympa sur une photo de passeport est interdit… Les douaniers ne laissent plus passer que des faciès «neutres»,vaguement idiots. Un sourire trop affiché pourrait être celui d’un kamikaze barbu pressé de se faire exploser, pour rejoindre quelque gynécée céleste. Si, en plus, de l’angoisse lui perle aux tempes…
Autrefois - bien avant les aléas du photomaton ou les miracles de photoshop - les rois de France exigeaient de leurs peintres officiels qu’ils reproduisent fidèlement, avec huiles et pinceaux, le portrait d’une princesse étrangère qu’ils souhaitaient marier à leur dauphin. Or les portraitistes de cour eurent souvent pitié de leurs modèles, en leur demandant de garder la bouche close, la plupart de ces futures reines ayant une denture désastreusement dégarnie ou déchaussée. Il leur arrivait d’être jolies «surtout si elles ne souriaient pas»…
En littérature, les grands auteurs ont souvent exposé un visage tragique aux peintres, et surtout aux photographes. Un rare cliché d’un Victor Hugo rigolard, pris peu avant la mort du poète en 1885 par Nadar, est devenu introuvable. Chez nous, Ramuz conserva la plupart du temps une expression sépulcrale. Celle de la statue du Commandeur. Quant au maître de Ropraz, il détestait qu’on lui réclame un sourire: «C’est juste pour la photo Monsieur Chessex».
Lui, il préférait rire. Avec les yeux.