29/07/2017

Notre profil gauche serait littéraire

On se photographia soi-même pour la première fois dans un de ces photomatons automatiques, qu’on trouve encore dans les supermarchés, dont celui de La Combe, à Nyon. Ces isoloirs, que protège un rideau de confessionnal, furent des ancêtres antédiluviens du selfie. Mais ça ne se contrôlait pas comme un smartphone - où des applications peuvent désormais vous embellir à volonté. Dans les cabines d’antan, votre faciès était capté de plein fouet, d’un seul flash et de front, pour en rejaillir cireux avec des prunelles rouges de lapin. Vous aviez un air épouairé, ou farouche, très apprécié des douaniers.
Puis un jour, votre maman vous conduisit jusqu’à l’atelier lausannois de Mlle Quinette Hurni (1915-2004), une pionnière de la photographie alpine qui savait saisir les angles d’une frimousse avec l’oeil d’une géologue experte en gemmologie cristalline. «Ne me regarde pas de face, mon garçon, t’y as l’air d’un rabotson de campagne; tourne donc voir ton menton à droite, que je prenne ton profil gauche!»
De cette visite, rue Saint-Laurent, vous restent une gerbe de souvenirs: l’accent rural d’une dame pourtant «de la capitale». Une mise en scène qui se soldait moins douloureusement qu’un passage chez le dentiste. Vous en retenez surtout que la physionomie humaine a plusieurs facettes, tel un cristal justement, un diamant… Qu’elle fût la vôtre, ou celle de personnalités plus connues.
De la reine Elisabeth II, par exemple: sur les timbres-poste britanniques, elle ne présente que sa joue gauche, même si elle apparaît de trois-quart sur des monnaies ou des billets de banque. A l’instar - toutes comparaisons artistiques gardées - de La jeune fille à la perle, de Vermeer, du Bonaparte inachevé de Louis David, voire d’une certaine Joconde!
Selon une étude de psychologues australiens, seules quelques célébrités scientifiques (ingénieurs, mathématiciens, astrophysiciens) tendraient aujourd’hui à montrer leur profil droit à l’objectif des photographes, alors qu’un écrivain ou un musicologue en offrirait le gauche. Le gauche pour les émotions et la création artistique, l’autre pour la raison, la rigueur, la logique.
Mais ce ne serait qu’une affaire de répartition physiologique entre deux lobes cervicaux. Une osmose confuse entre un organe qui fait bouillir les sentiments et un autre qui réduirait l’expression «je t’aime» en austères algorithmes.

21/07/2017

Dans le quartier ferrugineux des Faverges

L’été y accentue une odeur d’herbettes et de limaille rouillée. Confinées dans le Sud-Est lausannois, les Faverges forment un faubourg claquemuré, trop détaché du centre-ville. La mentalité de ses habitants s’en ressent: ils affirment une prétendue joie de vivre dans un environnement «autarcique et calme». Trop calme? En cet été suffocant qui pixellise les lumières à la Cézanne, le silence n’est perturbé que par le vrombissement du bourdon pelucheux autour de la moustache d’un aïeul qui fait la sieste au balcon. L’hiver est plus tonique: acrobatiquement , des fillettes blondes ou africaines s’avancent sur leurs mains dans la neige. Par toute saison, on peut river les yeux au ciel qui, lui, est sans horizon fermé. Il est bleu lémanique, océaniquement changeant.

Or il suffit que la brise dérive pour que les fragrances de fougères, de menthe sauvage s’éteignent et rendent l’air plus ferrugineux. Car ce quartier s’encaisse entre des remblais parallèles de lignes CFF: celle qui arrive de Berne au nord, et celle qui, au sud, vient du Valais. Ferroviaire, il l’est historiquement, voire sociologiquement: au début des années 60, on construisit entre les deux surélévations des immeubles destinés aux familles des employés de la régie. Depuis, des locataires d’autres professions et de toute origine se sont acclimatés à ce décor gris perle où perdure un style prolétarien émouvant.

La plupart méconnaissent son passé séculaire: à l’époque gallo-romaine, un certain Cassius, peut-être affidé aux derniers Césars de l’Empire, régna là sur quelques vignes. Il y laissa son nom, que l’Histoire et les dialectes on déformé: voilà pourquoi ce secteur urbain, limitrophe de Pully, s’appelle officiellement En Chissiez.

Plus tard, des soeurs dominicaines rachetèrent le domaine et y firent leurs dévotions jusqu’à la Réformation (1316), avant de s’exiler à Estavayer. Elles confièrent leurs parchets et le pressoir à un tâcheron nommé Bender. «Pressoir» se disait alors truict. Et c'est d'un «truict-à-Bender» que découlerait le nom du Trabandan, une rue déclive qui, aujourd’hui, nous fait descendre jusqu’à cette combe où chante la Vuachère de mon enfance. Elle est surtout le royaume du têtard et de la libellule.

A l’aube, un merle haut perché siffle encore le «Veni Creator» des petites nonnes de Saint-Dominique.
 

14/07/2017

On préfère la rose de Berne au ketchup

Faut-il le rappeler? la tomate n’est pas un légume, mais un fruit comme le concombre et l’avocat. Une solanacée cousine de la patate: elles sont dissemblables mais nous viennent toutes deux d’Amérique. Avant Christophe Colomb, il n’y avait donc pas de «fossé de roestis» possible en Helvétie. Encore moins de «zébrées rouges» ou de «coeurs de boeuf» chez les maraîchers de La Palud au Moyen Age. Aujourd’hui, ces deux variétés de tomate font florès parmi d’autres dans un nuancier de rouges allant du vermillon au carmin, en passant par le ponceau, le laiteux magnolia des dragées nuptiales, ou la fraîcheur des joues d’une adolescente.  
Ma préférée est la rose de Berne, car elle a cette carnation-là: une peau transparente, une pulpe fibreuse qu’on boit comme un nectar. Du regretté Pierre Desproges, on ne retient plus que les traits d’esprits assassins, or il lui arrivait d’exprimer des émotions culinaires: « A l’instar de l’androgyne, jamais tout à fait mâle et pas vraiment femelle, la tomate n’est pas le fruit qu’on nous dit, ni le légume qu’on voudrait nous faire croire. Le charme envoûtant de son goût flibustier tient tout entier dans cette trouble ambivalence, sel acide et sucre amer, qui vous explose en bouche quand vous croquez dedans. La tomate se mérite.»
La toute première fut cultivée par les Incas du Pérou, mais ce sont les Aztèques qui lui donneront un nom au suffixe universel: de «zitomate» procédera le mot mexicain «tomalti». Les conquistadors espagnols qui la rapportèrent en Europe  lui donnèrent celui de «tomata». C'est à Naples, qui était alors aussi une colonie hispanique, que devait s’entamer le destin gastronomique de cette exotique herbacée charnue et juteuse, sous une dénomination plus lyrique: «pomodoro», la pomme d’or.
Puis le mauvais génie humain commit un jour la maladresse de la triturer pour en faire un concentré destiné aux foyers modestes. Hélas, quelques  puissantes et crapuleuses chaînes industrielles s’ingénient désormais à truffer cette purée - vendue en conserves, en tubes ou en fioles de ketchup - d’additifs malsains, avariés, recyclés interdits interdits en Europe et en Suisse.  
Mais pas en Afrique.
Lire «L’Empire de l’or rouge, enquête mondiale sur la tomate d’industrie», par J.-B. Malet. Ed. Fayard, 288 p.