20/10/2017

Un petit geste, ça ne coûte pas grand-chose

En voulant seulement commander une marguerite, Jean Miauchon s’est fait virer comme un goujat d’une trattoria faubourienne de Naples. Ce n’est qu’après son retour à Bioley-Orjulaz qu’il comprit les raisons de ce méchant souvenir de vacances. Grâce aux explications d’un ami originaire de la Péninsule: notre Jeanjean avait imprudemment fait tournoyer son index pour décrire une pizza. Ignorant que chez les héritiers de Dante, Malaparte, Caruso ou de la grande diva Tebaldi, ce geste exprime une hostilité populacière qui verbalement se traduirait par ti faccio un culo cosí! En termes français plus évasifs: «Je vais te massacrer!». Ce qui n’est pas très gentil de la part d’un client étranger.
Car en Italie méridionale, les sangs se chauffent et se pimentent plus vite que dans le Gros-de-Vaud. Il est recommandé à nos touristes qui y séjournent de s’adresser aux autochtones plutôt en mauvais italien qu’avec ses mains. De prévenir toute maladresse en les coinçant sous la table du bistrot. Dans la rue, les croiser dans son dos au cas où l’on entamerait une conversation avec des badauds, même s’ils ont l’air bienveillants.
Mais l’expressivité gestuelle n’est pas l’apanage du peuple de ce cher Mezzogiorno. Elle prend une importance similaire mais variable dans d’autres ethnies ou religions du monde. Chez les bouddhistes par exemple, un poing dressé symbolise un appel à la sérénité (rien à voir avec celui de M. Mélenchon). A Séville, Douala, ou Port-au-Prince, les amitiés masculines se scellent par des effusions sentimentales: bécots, serrements de mains prolongés. Alors qu'en Chine et au Japon, elles s’ébauchent sans débordement; sans aucun attouchement, même pudique.
Peut-être à cause de leur protestantisme atavique, les Romands seraient eux aussi coutumiers de cette retenue - plus courtoise et élégante que dédaigneuse. Et dont la noblesse m’émeut car elle reste charitable, me rappelant les paroles du Christ ressuscité: Noli me tangere - «Ne me touche pas». Ou «ne me retiens pas»…
Une jeune étudiante en lettres françaises de l’Université l’Orientale, à Naples, a réfuté cette interprétation en me rétorquant amusément: «Et si votre laconisme gestuel, assorti d’un évitement du contact physique n’était qu’un problème épidermique? On dit bien que le sang des Alpins est moins chaud que le nôtre.»