18/11/2017

Après votre canapé, ils colonisent le Web

Il suffit de ne pas être allergique à leur poil pour que leur mystère vous enjôle. Sur Internet, il en miaule au fil des jours et des heures, et cela depuis vingt ans. Les chats se sont vertigineusement mondialisés. Aux palmarès d’Instagram, Flickr ou Pinterest, c’est leur frimousse de panthère inoffensive qui emporte le plus de suffrages: témoignages émerveillés ou drolatiques, agrémentés de vidéos. Voici le Raminagrobis de La Fontaine sacré «roi du clic et du partage digital». Le chien le suit de près, précédant le lapin, le cacatoès, le python réticulé, voire l’araignée venimeuse…
Ces statistiques récentes ont réjoui Mlle Céleste, de la rue des Mousquines. Elle ne s’est «mise à l’ordi" que par amour de la gent féline et pour y puiser une science qui lui permet d’en énumérer les races: l’abyssin, le York chocolat, le Maine coon, le ténébreux Manx à vibrisses électrifiées des îles irlandaises… Or à ces aristochats qui réclament de la dorade découpée en étoile dans des plats en porcelaine, elle préfère son «Caramel». Un européen mafflu à pelage carotte, dont les iris blonds s’allument quand un moineau volète aux fenêtres.
Il a aussi le mérite d’apprécier des croquettes servies dans une plébéienne coupelle de métal, si l’on en juge par une image que sa maîtresse a postée sur son compte Facebook. J’en suis un des rares admirateurs: je trouve touchante l’expression de dépit et d’abnégation de son gros rouquin.
Ce brave chat du quartier de Mon Repos n’aura jamais la célébrité universelle d’un ancien compatriote à pelage noir qui, lui, a eu l’honneur d’être dessiné (plutôt que mal photographié) en 1896 par un vrai artiste. Cette année-là, le peintre, graveur et sculpteur Théodore-Alexandre Steinlen (1859-1923) en conçut un plus noir que noir, pour l’enseigne d’un fameux cabaret du XVIIIe arrondissement. Les Parisiens ignorent que ce grand matou montmartrois nimbé d’un disque ourlé de rouge, et qui se vend en poster dans le monde entier, fut l’oeuvre d’un raminagrophile natif de Lausanne.
Avant de le figer avec de grands yeux d’or ovales, Steinlen l’avait sensuellement esquissé plusieurs fois à l’encre noire et au crayon gris, en petit fauve joueur, souple et couleuvrin. Parfois élastique comme une arabesque.