13/01/2018

Apprendre à chanter juste pour penser mieux

La réintroduction du chant choral dans les collèges de France est saluée par des familles aux goûts classiques et disciplinaires, mais est jugée trop ringarde par de «nouvelles stars» de la télé qui se vantent d’avoir détesté l’école officielle. Ces fringantes post-adolescentes et jeunes barbichus se sont découvert une voix personnelle en solo, avec trois grains de guitare et des écouteurs vissés aux oreilles. C’est ce que m’assure une amie qui apprécie la «voyouserie philosophe de ces génies du rap» dont les clips chamboulent les hit-parades. Elle convient pourtant que leur voix est un enchaînement de mots chuintés, chouinés ou gémis, rarement assorti d’’intonations musicales. D’autres chanteurs ont décroché la timbale en se révélant délibérément aphones. Ou en chantant exprès faux pour faire la nique à la gamme classique, à ses contrepoints, à ses acrobatiques intervalles mélodiques…
Qu’ on me pardonne un avis personnel: pour arriver à méjuger ses cordes vocales,  il faut d’abord apprendre à bien les maîtriser. Je pense aux sortilèges d’atonalité créés par un Gainsbourg, un Bashung. D’une Barbara conjurant la maladie et la mort en chantant quand même en s’y époumonant. Ces trois phares de la chanson (il y en a d’autres) s’étaient-ils eux-mêmes initiés à cet art qu’ils ont renouvelé, dans un cadre scolaire désuet avec exercices de vocalise et gymnastique respiratoire?
Naguère encore, cette «hygiène vocale» s’accompagnait d’une gestualité synchronisée inspirée de la méthode rythmique d’Emile Jaques-Dalcroze: imiter avec ses menottes d’enfant les oreilles du lapin, le fusil du chasseur. Les déployer en ombres chinoises pour faire béer la gueule du loup!
Je fus moi-même initié de cette manière à la clé de sol en classe primaire de Montchoisi, sous la houlette d’une institutrice à petit chignon noir. A l’orée des années 60, j’avais six ans, et Mlle Freymond était une élégante oiselière à voix de chardonneret qui savait échelonner les timbres variés de ses ouailles sur des portées imaginaires. Sa leçon était sommaire et classique, mais elle sut nous convaincre qu’au creux de notre gosier se nichait un petit instrument de musique capable de reproduire tous les sons du monde.  
Et, à partir d’eux,  des mots, des idées, la naissance d’une pensée.