27/01/2018

Bobards d’autrefois, fake news d’aujourd’hui

«Mentir, c’est pas bien!», disait à Marion son grand-oncle Adrien de Ferlens. La blondinette refusait de goûter à la soupe aux pois: «C’est trop jaune, il y a une araignée dedans.» Oh, la menteuse! Or il y en avait bien une, mais en cellulose, comme on en vendait à la rue de Bourg, chez Franz Carl Weber. Et c’est elle qui l’avait placée dans l’assiette, afin de montrer qu’à 6 ans, on peut transformer la vérité sans la trahir. De cette anecdote d’il y a 30 ans, Marion se souvient, en mère de famille enjouée, comme d’une révolte idiote envers ses parents, qui n’étaient pas dupes. Le vieil Adrien s’en amusait en sa moustache chenue. "C’était un mensonge de gamine, inoffensif. Aujourd’hui, celui des adultes est méchant. Ils calomnient en lançant de fausses nouvelles sur les réseaux pour causer du mal à tout le monde.»
Ces  fausses nouvelles ne sont pas nées de la dernière pluie numérique. En 1969, elles avaient empoisonné la France gaullienne par une rumeur d’Orléans, aux relents antisémites et narrant des rapts de femmes dans des cabines d’essayage. Les informations circulaient alors «de bouche-à-oreille, en dehors de la presse, de l’affiche, même du tract ou du graffiti», explique le philosophe Edgar Morin. Quand elles étaient fallacieuses, on les appelait bobards, cancans, ragots, légendes malveillantes…
A présent, elles s’éparpillent un peu partout via nos ordis et smartphones, et troquent la langue de Voltaire contre celle d’un Steve Jobs... On ne parle plus de bobards - une tournure éculée qui fut souvent en usage dans la propagande vichyssoise. Mais de fake news un terme anglo-américain «à la sauce d’Emmanuel Macron». Cet audacieux président voudrait les bannir du tout-à-l’égout du Web. Le fulminant ex-banquier, devenu météore politique, maîtrise mieux le français que tous ses prédécesseurs élyséens. Mais on dit qu’il imposerait à ses proches collaborateurs un sabir pragmatique et futuriste, où le "digital" d’outre-Atlantique y supplante son synonyme francophone "numérique". Et aux vieux clochards et clochardes qui dorment sous des ponts de la Seine, en habits raides et sales et à cheveux argentés, il promettrait sans cynisme un programme salvateur appelé "The Silver Economy"!

20/01/2018

Alexandre Dumas mangea de l’ours chablaisien

A l’heure du végétarisme et de l’essor contagieux du véganisme, le désir de chair animale rouge, rose ou même blanche, se raréfie. Cela rend légitimement votre boucher de quartier inquiet de son avenir, alors qu’il s’évertue à fidéliser ses chalands avec des aloyaux juteux, des trains de côte alléchants et le jambon le moins gras. Autant de viandes que Kevin de Corcelles-sur-Menthue avait appris à équarrir avec soin pour ne point faillir aux traditions charcutières de ses parents.
Mais sa clientèle devient capricieuse, discordante: d’aucuns demandent de la «viande sans viande » (du végétal compressé mélangé à du blanc d’œuf). D’autres réclament de la queue d’alligator de Floride, un tournedos d’autruchon, une carbonade de kangourou, etc. «Ces spécialités importées, vous en trouverez en ville ou sur Internet, bougonne-t-il; moi, je ne dépiaute que des bêtes de chez nous, pas des bestioles zoologiques!» Pourtant le zoo proche le Servion abrite des espèces locales, tels le lynx, le raton-laveur… Et l’ours brun! Le fauve héraldique de Berne, est en effet une créature de souche helvétique, mais sa rareté le rend aussi exotique que son cousin blanc des banquises. Voilà sa chair devenue patrimoniale, donc interdite à la consommation.
Elle serait d’ailleurs peu appétissante si l’on en croit Alexandre Dumas. L’inventeur des Mousquetaires en aurait goûté malgré lui en 1832.  Dans un extrait de ses Impressions de voyage en Suisse*, l’étincelant affabulateur conte une visite de la cathédrale de Lausanne, compare depuis Vevey le Haut-Lac «à la mer de Naples», puis quelque 30 km qu’il aurait marchés depuis Bex jusqu’à une auberge de Martigny. Là, on lui sert une tranche écarlate, belle «à faire honte à un beefsteak anglais!», mais il s’agit d’un filet d’ours! «J’aurais autant aimé qu’on me laissât croire que c’était du filet de bœuf» écrit-il. Il s’en accommode non sans précaution, en ajoutant du beurre aux fourchettées. Mais son estomac finit par se retourner quand on lui précise que cette «fameuse bête de 320 kilos» a eu le temps de dévorer la moitié du braconnier qui l’a abattu.
Du coup, Dumas a la singulière et peu réjouissante impression d’avoir mangé "et de l’ours et du chasseur".

*Ed. L’Age d'Homme, Poche Suisse. 1985.

13/01/2018

Apprendre à chanter juste pour penser mieux

La réintroduction du chant choral dans les collèges de France est saluée par des familles aux goûts classiques et disciplinaires, mais est jugée trop ringarde par de «nouvelles stars» de la télé qui se vantent d’avoir détesté l’école officielle. Ces fringantes post-adolescentes et jeunes barbichus se sont découvert une voix personnelle en solo, avec trois grains de guitare et des écouteurs vissés aux oreilles. C’est ce que m’assure une amie qui apprécie la «voyouserie philosophe de ces génies du rap» dont les clips chamboulent les hit-parades. Elle convient pourtant que leur voix est un enchaînement de mots chuintés, chouinés ou gémis, rarement assorti d’’intonations musicales. D’autres chanteurs ont décroché la timbale en se révélant délibérément aphones. Ou en chantant exprès faux pour faire la nique à la gamme classique, à ses contrepoints, à ses acrobatiques intervalles mélodiques…
Qu’ on me pardonne un avis personnel: pour arriver à méjuger ses cordes vocales,  il faut d’abord apprendre à bien les maîtriser. Je pense aux sortilèges d’atonalité créés par un Gainsbourg, un Bashung. D’une Barbara conjurant la maladie et la mort en chantant quand même en s’y époumonant. Ces trois phares de la chanson (il y en a d’autres) s’étaient-ils eux-mêmes initiés à cet art qu’ils ont renouvelé, dans un cadre scolaire désuet avec exercices de vocalise et gymnastique respiratoire?
Naguère encore, cette «hygiène vocale» s’accompagnait d’une gestualité synchronisée inspirée de la méthode rythmique d’Emile Jaques-Dalcroze: imiter avec ses menottes d’enfant les oreilles du lapin, le fusil du chasseur. Les déployer en ombres chinoises pour faire béer la gueule du loup!
Je fus moi-même initié de cette manière à la clé de sol en classe primaire de Montchoisi, sous la houlette d’une institutrice à petit chignon noir. A l’orée des années 60, j’avais six ans, et Mlle Freymond était une élégante oiselière à voix de chardonneret qui savait échelonner les timbres variés de ses ouailles sur des portées imaginaires. Sa leçon était sommaire et classique, mais elle sut nous convaincre qu’au creux de notre gosier se nichait un petit instrument de musique capable de reproduire tous les sons du monde.  
Et, à partir d’eux,  des mots, des idées, la naissance d’une pensée.