25/02/2018

Astrologie pékinoise et demi-loup fantasque

Comme votre quotidien l’avait annoncé le même jour, nous sommes entrés le16 février dans l’année chinoise du Chien. Un cycle de 12 ans au cours duquel le charmant aboyeur symbolise partout dans le monde une propension à l’honnêteté et à la fidélité. Plus prosaïquement à de l’appétence pour la viande. A Pékin, des ploutocrates lui servent des restes de canard laqué. En Franche-Comté, il se régale d’un bout de saucisse de Morteau. A Payerne, il grignote des reliefs du banquet des Brandons sous les bancs de la Halle des fêtes. C’est pourquoi le chien chérit la personne qui le nourrit et lui caresse l’échine.
En retour, il lui lape la main. Cette complicité vieille de 33 millénaires serait de fibre guerrière. Une osmose chimique entre compagnons de chasse. Depuis, leur relation s’est modernisée; le chien s’est humanisé. Discipliné à la policière, il flaire à distance les trafiquants de coke et les porteurs d’armes - la puissance de son odorat est 10 000 fois supérieure à la nôtre. Il vous immobilise un fuyard par deux ou trois savants coups de pattes. Selon des analyses récentes de l’Institut Curie de Paris, il parvient à détecter dans les hôpitaux une tumeur cancéreuse, des crises d’épilepsie. Il canalise «psychologiquement les troubles d’un enfant souffrant d’hyperactivité.»
Tant d’exploits dont mon «Bojas» était incapable. Je vous parle d’un spécimen au poil soyeux couleur corbeau né d’un berger allemand et d’une louve! Un croisement programmé par quelque dresseur de petits monstres destinés à devenir à la fois dociles et agressifs. Dépourvu de pulsions belliqueuses et désespérément indocile, ce chiot-là fut illico éjecté par l’éleveur. Je le repérai en 1978 au refuge de la SVPA de Sainte-Catherine. A deux ans, il se révéla un faux loup-garou au corps imposant et svelte, avec museau de blaireau et oreilles à géométrie variable. Jamais agressif, il aurait pu faire des câlins presque inconvenants à un cambrioleur… Bojas était de caractère fantasque, folâtre, folichon, amoureux de phénomènes naturels. Dans les ultimes frimas de l’hiver joratois, il bondissait au milieu des crocus violets, se profilant sur la blancheur des neiges avec une élégance toute calligraphique.
Me reviennent en rêve ses sauts courbés dessinant des hiéroglyphes égyptiens, des caractères chinois.

17/02/2018

Parlez vous english? Moi, je reviens de Venezia

Jadis, plusieurs communes romandes durent porter un nom germanique: sous l’occupation bernoise Yverdon s’appela Iferten, Moudon Milden, Payerne Peterlingen. Au temps où Neuchâtel était une principauté prussienne, les Berlinois la nommaient Neuenburg. Puis le vent de l’Histoire leur rendit leur appellation originelle, la francophone. Or dans le reste du monde, le même vent souffle désormais dans le sens inverse, par un effet de ressac «civilisationnel» disent les sociologues.
Dans la 32e édition de Passé simple*, le très instructif mensuel historique et archéologique romand qu’il a lancé il y a 4 ans déjà, notre confrère Justin Favrod s’inquiète pertinemment de ce qu’il appelle l’«agonie des noms français de villes étrangères». Ses parents (l’irremplaçable Charles-Henri et son épouse Marguerite) avaient visité durant l’après-guerre une Italie où, dans la langue de Molière, Brindisi s’appelait encore Brindes, Vercelli Verceil, Perugia Pérouse, et l’on en passe.
Plus d’un demi-siècle plus tard, on assiste à un chambard toponymique qui désarçonne tout le monde: les profs de géo, les globe-trotters, les voyagistes. On ne se rend plus en Birmanie mais au Myanmar. La Biélorussie a troqué son nom contre celui de Bélarus, et sa capitale Minsk désormais s’écrit Mensk. La miséreuse Moldavie s’étant étourdiment proclamée en 1994 République de Moldova, les Moldaves sont, du coup, devenus des Moldoves!
C’est l’usage qui fait évoluer, dans toutes les régions du monde, la graphie et l’assonance les noms de lieux, et c’est à lui que réfèrent les lexicographes les plus sourcilleux. Seuls les  Chinois en disconviennent. Ils s’échauffent quand des touristes persistent à désigner Beijing par Pékin, Xiānggang par Hong-Kong. En retour, la Suisse se dit «Ruishi» en mandarin, ou quelque chose comme «Eraishe». Telles sont les exigences unilatérales de notre bien-aimé Empire du Milieu, dont l’égocentrisme est incontesté. Pas forcément incontestable.
Bien plus irritante est la pédanterie du cousin Fernand, lorsqu’il revient à Mauborget après un périple de 15 jours seulement en Orient, et lorsqu'il se met à philosopher: «On ne doit plus dire Canton mais Guangzhou. A Ispahan on ne parle pas iranien, mais le farsi».
On lui rétorquera qu’en français le mot «farsi» se dit «persan». Qu’à Hambourg, on parle l’allemand, pas le Deutsch.

* http://www.passesimple.ch

04/02/2018

La toux est humiliante, l’éternuement salutaire

Les frimas de février épurent le ciel lémanique, le bleuissent davantage, surtout quand le brouillard s’est résorbé, rendant les rives de France moins fantomatiques, visibles, à portée de main. En errant un dimanche sous les platanes de la longue jetée de la CGN, entre Ouchy et Bellerive, on a croisé une jeune photographe embarrassée. Elle revenait de la pointe de la digue avec une caméra sans doute enrichie de clichés éblouis, et des yeux rêveurs. Mais son nez rougi la faisait tousser comme une cafetière en surchauffe.
La froidure peut conduire tout individu à des débordements incontrôlés et déshonorants. En public, il s’en culpabilise, quitte à réingurgiter ses microbes jusqu’à l’asphyxie. Comment ne pas s’émouvoir dans les trolleys lausannois - ou dans les rames du m2 entre Jordils et Lausanne-Flon - de ces employés de banque encravatés qui font atchoum devant tout le monde, non plus dans des mouchoirs insuffisants, mais dans un gant de fine laine et de marque…
Plus timidement, dans un coude de leur duffle-coat, le bras gauche replié. Merci à ces gens de la finance de ne point infecter les autres passagers d’une dispersion de germes saisonniers, communs à tout le monde. Ils font preuve de politesse civique, mais leur vie n’est pas en danger, tant qu’ils ne se pincent pas le nez! Selon une étude parue récemment de la revue londonienne BMJ Case Reports, il est décommandé de réprimer toute forme de quinte avec ses doigts. Ce geste provoquerait des déchirures dans notre gorge, et nous ferait enfler telle une outre emplie d’humeurs corrompues. Autant laisser la nature faire fluer librement nos sécrétions, même les inconvenantes.
Or là, il s’agit de maladies: toux sèches, dues à des irritations bénignes, ou toux grasses résultant de grippes dites «productives», de bronchites chroniques, etc.
Bien moins nocif que la toux, l’éternuement est une autre façon d’expectorer, qui ne nécessite pas de consultation médicale. C’est un mécanisme de défense qui nettoie le nez de ses impuretés en les expulsant, pour éviter qu'elles aillent dans les poumons.
Au temps des tabatières endiamantées du XVIIIe siècle, ça s’appelait joliment «sternutation ». Il n’était pas alors impoli d’éternuer en public. Et pour la grande joie les marchands de tabac à priser.