25/03/2018

Ils nous instillent le goût des mots

Rendons hommage aux lexicographes qui répertorient les tournures les plus usitées - mais aussi les plus flamboyantes - que charrie depuis mille ans notre belle langue française. Ces hommes et ces femmes sont des sourciers capables de réveiller en vous un goût ancien pour les mots, et induire chez vos enfants un nécessaire instinct alphabétique. Aussi faut-il donner à ceux-ci des lectures plus nourrissants que des manuels scolaires où l’oiseau est d’abord présenté comme un animal phonétique à nom d’ «wazo». Votre Marielle à boucles d’or, ou votre Stefano aux sourcils chocolat viennent à 8 ans d’atteindre l’âge dit de raison. Ils méritent plus de respect. Pour qu’ils deviennent intelligents et sachent un jour bien parler en public, ils ne peuvent non plus se contenter de cette prétendue «littérature de jeunesse» où se minaudent à l’envi les exploits de Loulou-le-Lapin ou le destin potager de Cricri-la-Carotte.
Et avant même qu’ils se fassent enjôler par la comtesse de Ségur et son génie inégalé des dialogues enfantins, offrez-leur un dictionnaire illustré pour adultes! J’ai bien dit pour adultes… C’est dissuasif, massif, difficile à éplucher par de fragiles menottes enfantines, mais au fil des pages s’allument des paysages d’outre-mer, des continents, des galaxies. On se trouve en compagnie d’une hydre bleuâtre et gélatineuse, face à un épervier qui a le profil de votre Tonton Georges d’Epautheyres (alors que celui de sa soeur Mariette, qui vend chaque mardi des légumes au Marché des Remparts à Yverdon, évoque plutôt la grue cendrée de la cariçaie de Cham-Pittet). Sous chacune de ces images, il y a bien sûr de l’annotation développée, un condensé magistral d’écriture instructive. Des espèces de haïkus d’encyclopédistes…
Cela dit, on peut pareillement, et à tout âge, s’émerveiller de lexiques moins généralistes. Je possède et consulte parfois un dictionnaire de la couture où l’on puise des métaphores proustiennes afin d’apprendre à mieux écrire: ourlets, passementerie, surfilages, etc.
J’en déguste d’autres plus locaux, fournis par des éditeurs érudits de Saint-Légier, et où le patois vaudois et ses tournures disparues se réécrivent mélodieusement: un garçon effronté y devient un moustafié; une gamine à voix d’or une tsantolette; un père de famille obèse un bourdzu. Et un bolet miraculeusement déniché sous un chêne un tsampagnon…

18/03/2018

Un équinoxe enrhumé et sans hirondelles

Il y a un siècle, on se réjouissait du passage de l’hiver à la belle saison en se référant à l’ordo du missel de Monsieur le Curé, à l’Almanach du Messager boiteux, ou au calendrier offert en prime par le pharmacien de Palézieux. Plus bonnement, en voyant fleurir les magnolias, ou des crocus  mauves sur le chemin de l’école. Mais dans les foyers, le retour du printemps n’ensoleillait pas tout le monde: votre cousine Ida se mouchait comme une pleureuse. L’ovale de son visage se perlait de larmes allergéniques, évoquant une piéta de la Renaissance - avec moins de majesté: son nez enchifrené par le rhume des foins la faisait plutôt ressembler au lapin albinos du clapier familial. L’ allergie était causée par la poudre dorée d’un jeune frêne en pleine pollinisation, planté en amont de la villa d’Ecoteaux. Tandis que, dans une chambre obscure aux cloisons closes, cette pauvre Ida piaulait en solitaire, sa blonde et virevoltante cadette Mado s’en allait cueillir les premières orties sur les berges rocailleuses du Corjon. Et sans s’embarrasser de gants en caoutchouc: elle avait un flair forestier, des doigts agiles sachant prélever des feuilles piquantes sans se blesser, et déjà un ton autoritaire quand vous l’interrogiez: «Il suffit de couper ta respiration juste à l’instant où tu les détaches ». Après quoi, ses trophées urticants étaient jetés dans une soupière avec des patates, du persil frisé et des lardons.
Aujourd’hui, l’équinoxe de mars devient une question plus sérieuse.  Une observation de l’évolution de la flore locale n’y suffit plus. Les seuls gens capables de le fixer à la minute près (celle où «l’équateur se traverse par le soleil dans le sens ascendant») sont des savants d’Iena, de Stanford, d’Osaka. Ou des astrophysiciens au nez tellement rivé sur leurs ordinateurs qu’il n’auraient pas l’idée de le lever vers le ciel. Ils vous expliquent le phénomène du printemps avec un jargon qui se décline en «bits», en «octets», que sais-je? en «multiplets.»
Et c’est tant pis pour l’hirondelle de fenêtre qui ne revient plus. La poétique aronde des poètes se raréfie, elle ne fait plus le printemps. D’ailleurs, dans notre univers informatisé, elle ne pourrait que trisser ou gazouiller. Elle ne sait pas "twitter".

08/03/2018

Tours de manivelle et antiquité du poivre

Il se broie comme les céréales des hauts moulins à vent de Hollande, mais à votre table une modeste tige moletée en bois suffit pour le moudre. Noir, blanc, rouge ou vert, le poivre (piper longum ou piper nigrum en latin) était, déjà au IVe siècle avant J.-C., l’exhausteur de saveurs culinaires le plus répandu au monde. Une denrée rare, aussi coûteuse que l’or, et jusqu’à servir de monnaie d’échange entre tribus ennemies. Tout comme le sel, auquel désormais il s’accouple en tandem condimentaire sur la nappe des restaurants. Les Thaïlandais, eux, préfèrent associer le poivre à de l’ail pour épicer leurs potages piqués de coriandre et lactés à la noix de coco. Dans leur quartier cossu de Mayfair, les Londoniens paillettent de ses grains leur indéfectible eggs & bacon matutinal.
Chez nous, Armande Compondu le cultive en un carré sacro-saint de son potager de Goucougnens-sur-Rolle, en raison de prétendues vertus médicinales. Le poivre, assure la frénétique veuve, est diurétique et anti-bactérien. Une épice efficiente contre la migraine chronique des épouses et les douleurs rénales des maris. Ou d’amants peu entreprenants…
Hélas, ses infusions jaunâtres ne guérissent ni ne ragaillardissent personne. En tout cas pas ce dadais de Firmin Jolidon, un jeune escogriffe qui tâcheronne dans les vignobles alentour. Il lui rend quelquefois des services horticoles en échange d’une tasse de tisane agrémentée de sucreries poivrées, mais qui le font plutôt tousser! Le poivre, il ne l’apprécie que mouliné sur une fondue ou dans les malakoffs de l’Auberge de Luins, sans trop se soucier de ses provenances.  Et en ignorant que ses pépites couleur cachou sont cueillies outremer un peu à la façon dont lui-même récolte les perles juteuses de notre raisin de La Côte vaudoise, entre Féchy et Tartigny.  Là-bas, en Malaisie, à Madagascar, au Brésil, ou dans le Sichuan chinois, le poivre se développe pareillement en grappes, mais sur des limons aux structures sédimentaires encore plus contrastées. Il bourgeonne le long de lianes grimpantes, en générant une riche diversité de crus, et des diaprures non seulement colorées mais gustatives.
Faire Atchoum sur les napperons brodés d’une vielle dame qui vous offre le thé, serait peut-être moins impoli qu’un manque d’érudition élémentaire.