21/04/2018

Vertus insoupçonnées de l’épinard d’avril

De retour chez ses parents à Lussery, la noiraude Jennifer Mâchefer espère que son enfant naîtra avec des prunelles vertes, comme celles de son conjoint, un escogriffe roussâtre débarqué de Glasgow. Au mieux, elles seraient émeraude, ou d’un medium spring green («moyennement printanier»), sinon d’un vert local, évoquant les bouillonnements calcaires de la proche Venoge. «Et si les yeux de ton mouflet étaient d’un vert moche, celui des épinards des cantines par exemple?» lui souffle un soupirant du village qu’elle avait jadis éconduit. Mais elle coupe la chique du rabat-joie en avouant que désormais elle les aime, les épinards, et leur cycle bisannuel qui, en avril puis à l’orée de novembre, fait délicatement ferler leurs feuilles sur une tige fibreuse.
Elle a appris à les faire bouillir en les mélangeant; à les savourer entières, presque croquantes, donc plus juteuses sous la dent. Oubliée la purée gluante qu’on servait à la louche dans certains collèges il y a encore 30 ans -  ça se noyait dans une mauvaise béchamel où surnageait un oeuf au plat gélatineux!
Les élèves avaient des raisons d’abhorrer ce légume qui leur était présenté sous la forme d’un hachis plus verdâtre que vert, et qu’ils s’amusaient à comparer à du caca de nourrisson. Car une fois broyée, son élégante feuillure peut virer d’un vert-bleu initial à un kaki jaunâtre peu ragoutant, surtout si la mixture s’enlaidit d’un surplus de crème industrielle. Telle est la vulnérabilité colorimétrique de l’épinard, une délicatesse qui fut d’abord cultivée dans les jardins poétiques de l’Iran médiéval. D’ailleurs son nom procède du persan «esfanatch», peut-être en association avec Esfahan, alias Ispahan, l’ancienne capitale du pays. Appelée, spinatch aux Etats-Unis, elle y a été célébrée dès 1933 par la bande dessinée «Popeye», des Studios Fleischer, comme une potagère ferrugineuse capable de décupler la musculation humaine. Alors qu’il est définitivement prouvé qu’il n’y a jamais eu plus que 2,7 mg de fer dans une centaine de grammes d’épinards, cette légende est tenace. Elle perdure dans les foyers américains, ainsi que dans quelques slogans publicitaires. L'épinard possède pourtant d’autres vertus alimentaires: ses nitrates favorisent la fluidification du sang et son afflux dans certaines zones du cerveau.
Il ne rend pas plus costaud, mais plus intelligent…

14/04/2018

Montres ovni et belles brocantes

Au dernier Salon de l’horlogerie de Genève, on s’est ébloui il y a 3 mois du potentiel multifonctionnel (sic) d’un modèle inédit de montre-bracelet connectée. Un joyau plus mastoc qu’élégant, qui alourdirait un poignet plutôt que l’embellir. Mais il s’enrichit, paraît-il, d’un accéléromètre en 3D, d’un écran LCD mobile, d’un traceur GPS, d’une application téléphonique gigaproductive (resic)… N’en jetons plus, il s’agit d’un nouveau miracle technologique! Et ses promoteurs de rechanter que vos ancêtres les Celtes avaient pour seule indication horaire le cours du soleil sur la crête des Alpes. Que les Indiens d’Amérique dialoguaient à distance en s’envoyant des signaux de fumée… S’informer de l’heure et communiquer: voilà deux fonctions distinctes enfin réunies pour opérer simultanément, grâce à un condensé d’algorithmes enchâssé en une seule gourmette. Celle-là-même qui fut une des vedettes miroitantes de Palexpo.
Sans avoir eu seulement l’idée de la tester moi-même, j’ai été amusé  ce jour-là du courage d’une visiteuse plus agée que moi qui accepta de jouer les cobayes, en tortillant son bras gauche, et jusqu’à en disloquer le coude. Cette acrobatie éprouvante ne lui apprit rien de mieux que redire encore à son interlocuteur: «Allô, Juju, t’es où?, est-il bientôt midi?…» En même temps, l’ovni qui cernait son poignet faisait clignoter qu’il était déjà midi quinze.
Sans désestimer les innovations électroniques, le soussigné les craint, se contentant d’un natel antédiluvien où l’on peut seulement téléphoner. Et d’une montre-bracelet des CFF où l’on ne lit que l’heure qu’il fait. Tout comme dans l’oignon-gousset en argent de mon ami Pilou de La Palud, qu’une giletière relie élégamment à la boutonnière de son justaucorps en velours mordoré. Il ne l’en n’extrait que pour s’inquiéter d’un éventuel retard, ou pour réparer la ronde des aiguilles. Et avec la majesté aristocratique de l’ancien chancelier Malesherbes, l’ultime défenseur du malheureux Louis XVI (1721-1794).
Sur la charrette d’infamie qui le conduisit à son tour à la guillotine, ce brave homme accusé de trop de fidélité, ne tremblait pas. Il remonta philosophiquement sa fière tocante au vu de tous ces sans-culottes qui l’abominaient; et comme si de plus belles heures devaient lui survivre.
Auparavant, il avait osé déclarer au Tribunal révolutionnaire qu’il méprisait la mort autant qu’il avait respecté son roi.

08/04/2018

Spectres et faune de la nuit urbaine

Quand le crépuscule cesse de faire rosir la tour Bel-Air et d’ambrer la molasse de notre cathédrale, un soir de type baudelairien se déverse sur la ville. Pour paraphraser à la vaudoise le poète, on dira qu’il apporte à d’aucuns une tranquillité «minçolette», à d’autres «ma foi bien du souci». Ainsi, la nuit qui s’annonce peut devenir chagrine quand elle étreint votre grand-oncle Willy, 20 ans après son veuvage. Elle sera différemment redoutée par ses petites-filles impatientes de rejoindre des amis dans des clubs où l’on festoie jusqu’à l’aube: entre Ruchonnet et Montbenon, il faut traverser des pénombres où il est périlleux d’être une femme, déjà à 17 ans. On s’y fait accoster par des spectres masculins qui engagent des conversations douteuses.
Pourtant l’éclairage nocturne de Lausanne s’est récemment intensifié, par une constellation de 14 000 luminaires artificiels, où le vieux tube des néons le dispute à la lampe à vapeur de sodium, et de plus en plus à ces diodes électroluminescentes appelées LED. Mais voilà que ces ampoulettes écologiques se révèlent nocives, justement à cause de leur luminosité minimale, désormais décrétée polluante!
Une de leurs victimes est la chouette hulotte de Sauvabelin. Elle préfère la nuit au jour pour nourrir sa nichée; une obscurité totale lui est indispensable afin d’attraper un ou deux souriceaux. Les lumières artificielles qui l’aveuglent finiront-elles par l’affamer, elle et les siens?
Plus en aval, dans le sous-bois herbacé du parc Louis-Bourget de Vidy, une même pollution nocturne risque de décimer une phosphorescente population de lucioles, autrement plus fragile. C’est au mois de juin que ces «mouches à feu» lancent rituellement des feux argentés ou jaune-vert aux abords d’un étang noir qu’elles rallument, grâce à une prédisposition physiologique mystérieuse qui leur vaut aussi le surnom de «lampyres». L’étang de Vidy serait donc condamné à se noircir davantage. Pour s’éclairer, il ne lui resterait que ces hauts réverbères qui jalonnent le rivage. Des lampadaires qui n’éclairent plus rien, sinon le regard jaune d’un renard qui s’est acclimaté à nos enfers urbains, la truffe des fouines qui rongent les câbles de votre auto. Ou l’oeil farouche du lièvre de Bottens, alias l’oreillard, qu’on appellle parfois «le bossu des bois». Encore une bestiole des champs qui réclamerait un passeport urbain!