02/06/2018

Fiers plaideurs, enjôleurs et petits camelots

Après son décès le mercredi 26 mai, Pierre Bellemare a été à juste titre salué comme un homme de télé et de radio de haut vol, populaire pour son bagout palpitant. «Il aurait pu être un grand avocat, soupire Silette Cosendoz, ma kiosquière nyonnaise préférée. Il causait comme un écrivain et aurait su plaider aussi bien que ce Me Marc Bonnant de Genève…» Or le très médiatique défunt avait des virtuosités moins littéraires. Dont une gouaille enjôleuse digne des plus roués baratineurs qui, sur un marché forain, vous refilent de la fausse cristallerie, un couteau qui coupe tout sans avoir besoin d’être aiguisé. Voire une jument «fiable», mais qui se révélera édentée et boiteuse… Sur la chaîne TF1, Bellemare lança en 1988 une émission d’inspiration étasunienne, où il fit revibrer sa voix d’or pour cette fois vendre aux téléspectateurs des lampes à pétrole, une crème amincissante… De loin en loin un ramasse-miettes qu’il rendait aussi attrayant qu’une amphore gréco-romaine! Son Magazine de l’objet fut l’ancêtre de plus braillards Télé-Achats, où l’on fait acheter n’importe quoi par n’importe qui; en créant des besoins à partir d’une image.
Une supercherie vieille comme l’humanité y trouve enfin des lettres de noblesse: le boniment. Le mot dérive de l’argot bon(n)ir, «raconter de bonnes histoires pour créer une illusion» et il désigne tout discours abusif, joliment phrasé et subtilement «embabouineur» afin d’harponner des chalands à la fois riches et ingénus. Ce jargon commercial déliait déjà au moyen-âge la langue de charlatans, camelots et saltimbanques parisiens qui fanfaronnaient sur le Pont-Neuf, avec clameurs rythmées et tours de passe-passe. D’une voix haut perchée, ils criaient à tue-tête: N’est-elle pas belle ma volaille? ou Serrurier, serrurier ! De belles serrures, de bonnes clefs! Ou encore: Oyez Mesdames, oyez, des fripes pour pas cher! On en entendait de semblables au XVe siècle à Lausanne, quand notre belle cité était encore d’obédience épiscopale, et où il fallait s’égosiller pour se faire remarquer.
Aujourd’hui, le samedi à la Palud, en contre-bas de l’horloge parlante, le maraîcher Mathieu Cuendet de Bremblens ne hurle pas. Il vous chuchote à l’oreille un merci gracieux tout en emplissant votre panier de bienheureuses tomates roses, et il vous tend un bouquet de menthe sauvage.