13/06/2018

Une maniclette au coeur des tournesols

L’été peu à peu s’installe avec ses orages, ses tiédeurs moites et des floraisons jaunes à la Van Gogh. Un maraîcher édenté de  Peyres-Possens  se félicite de la précocité de ses tournesols qui poussent plus vite qu’autrefois: «Les  tsercots des revire-sèlâo  tsampent et vouètsent» mâchouille-t-il en un patois oublié. D’autres fermiers concèdent qu’en juillet, leurs tiges auront jusqu’à 12 pieds de hauteur. On verra alors dans nos prés s’allumer une myriade de corolles de l’helianthus annuus - l’appellation scientifique de la fleur. Plus picturalement, on dira qu’elles saupoudreront comme autant de petits soleils les alentours de Thierrens, les amonts labourés de Moudon. Et jusqu’aux pénéplaines mamelonnées de la contrée d’Oron.
Une fois épanoui, le tournesol ne ressemble pas au savant éponyme des albums de Tintin, dont le profil se résume génialement à des bésicles rondes et un parapluie. Il devient la plus solaire des fleurs estivales. Le velours brun de son calice s’ourle de sépales verts et de pétales blonds, afin de capturer la lumière du jour la plus pure et s’en gorger comme d’un vin de messe. Aussi s’applique-il à suivre la course du soleil depuis son lever sur les Alpes bernoises jusqu’à son couchant sur l’échine mauve du Jura. La nuit venue, il redirige son efflorescence vers l’Est alpin pour appeler d’autres aurores.
Ce pivotement cervical évoque la nuque grasse d’un modzon de la Broye regardant passer les trains entre Lyss et Payerne. Plus élégamment, le cou cygnesque d’une Lady anglaise assistant à un tournoi de de Wimbledon…
En 2016, un chercheur californien baptisa «héliotropisme» ce miracle botanique, qui avait inspiré tant d’allégories littéraires, et engendré des mythologies de l’Antiquité, pour l’analyser plus prosaïquement. Ligotant des tournesols à un tuteur qui empêchait leur rotation habituelle, il repéra au coeur de leur complexion végétale une «horloge interne» dont le balancier est lié à la maturité des graines. Une espèce de compteur électrique naturel. Une énigmatique maniclette qui, au défi de toute entrave, déclenche leur volte-face vers l’Est encore et toujours, même quand le soleil n’y brille pas.
Car leur perméabilité florale s’étant suffisamment chargée de la chaleur du jour précédent, les tournesols seraient capables d’appâter par eux-mêmes des abeilles, des bourdons et d’autres bestioles pollinisatrices, si utiles à l’humanité.