11/07/2018

Il faut refaire danser sa main

Tout ce qui s’écrit aujourd’hui semble soumis à une tyrannie de l’accélération. On ne dessine plus les mots en tournillant sa main par dessus une page au clair d’une chandelle poétique, ou sous une lampe flexible de bureau. Encore moins pour rédiger des phrases entières: une idée, ça ne se remue plus à la pointe d’un stylo, mais ça se projette impatiemment sur un fond d’écran pâlichon en caractères stéréotypés qui ne révèlent rien de nous-mêmes. Les nostalgiques comme moi de la plume Sergent-Major des années 60, et de l’encre violette qu’elle épanchait en pleins et déliés dans les cahiers Clairefontaine, en sont navrés. Ils vieillissent…

De son côté, le jeune Donovan, promu récemment «compliance officer» dans une banque de la Banhofstrasse, s’en félicite: ce farouche défenseur de la sphère privée ne voudrait aucunement que sa graphie puisse révéler au tout venant de sa clientèle zurichoise qu’il a des racines vaudoises. Ou que derrière sa cravate «gris Wall Street », il y a un petit coeur rural qui palpite aux souvenirs de la soupe à l’orge et au cerfeuil de Tati Silette, sa grand-maman de Savigny. Elle y ajoutait une larme d’armagnac. 

Elle lui avait jadis fait cadeau d’une plume Mont-Blanc dont il n’use pas - n’ayant jamais eu le temps d’en savoir l’usage. Pourtant, s’il ne lui rend jamais visite depuis qu’elle est en convalescence à la clinique de Genolier, il lui envoie de loin en loin des gentillesses sur un smartphone qu’il lui avait offert en retour. 

Un drôle d’engin dont la pauvre femme ne comprend pas le fonctionnement, même s’il fascine désormais des usagers de tout âge, par des «applications»  qui peuvent allumer une télé, commander une pizza, déclencher une chasse d’eau. Accessoirement expédier à des proches un message où l’orthographe de Voltaire, Ramuz et Chessex s’estropie au nom d’une prétendue mode du raccourci, du buzz - en bon français, le «boxon», en vaudois le «chenit. Tant de clics et reclics qui contribuent à la déstructuration de la phrase, et la dépoétisent. 

Et si nous réapprenions simplement à l’écrire à la main? Selon les neurologues, ce mouvement majestueux raviverait en notre cerveau une «aire de Broca". Une zone sacrée, où les lettres s’assemblent en mots, et font rejaillir de l’intelligence.

Commentaires

Un zone davantage sous influence de Philippe de Broca, fabuleux conteur d'histoires telles que "Le Magnifique", “Le diable par la queue" ou "Les tribulation d'un Chinois en Chine. En effet, le cerveau change à chaque décennie de configuration sous l'effet de modes scientifiques nouvelles. Les cendres de l'autre Broca ont fini au jardin des souvenirs, situé dans l'hippocampe.

Écrit par : rabbit | 11/07/2018

"Une zone sacrée, où les lettres s’assemblent en mots, et font rejaillir de l’intelligence." Vraisemblablement, la même zone où les lettres du clavier filent aussi vite que notre pensée, alors que si l'on doit taper les lettres séparément pour un code, on y met beaucoup plus de temps...
Je ne vois pas de différences entre l'automaticité de notre écriture manuelle et celle du clavier. Cette dernière m'épate beaucoup plus, en fait. Le clavier s'est faufilé dans ma tête à mon insu...

Écrit par : Géo | 12/07/2018

C’est selon, Monsieur du Géo. Avant d’écrire un texte « sérieux », je jette sur le papier quelques concepts à développer : le flux passe directement de la tête à la feuille, en passant par le bras droit, les doigts et la plume (Mont-Blanc ou autre). C’est un réflexe plus que millénaire. La mise en forme se fait ensuite avec la machine: c’est une étape technique qui remonte aux débuts de l’imprimerie (XVe siècle). Ensuite on arrive au monde moderne, pour chercher des références sur internet ou des synonymes afin d’enrichir le vocabulaire. Puis, il faut se décider à lâcher le tout sur la toile en espérant une audience digne de vos efforts. En résumé, c’est un travail qui associe auteur, éditeur, imprimeur et libraire. Pas si simple en définitive.

Écrit par : rabbit | 12/07/2018

C'est marrant, ça. Je me suis écharpé avec un de mes meilleurs amis sur cette question. Il a monté un bureau d'ingénierie environnementale et ce bureau est devenu un des plus pointus de Suisse romande durant pas mal d'années, vraisemblablement à cause de l'exigence de son patron. Pour lui, pas question d'écrire directement sur l'ordinateur, mais passage obligé par le papier. Après cela, il a dirigé son personnel, tous diplômés universitaires, à la baguette. Voici un sujet : x jours pour l'étude et revenir avec un plan de rapport, avec mots-clé bien définis. X jours pour la rédaction, avec contrôle quotidien de l'avancement (!). Et dès qu'il a vendu son bureau à un autre, tout est devenu déficitaire en un an...parce que les nouveaux patrons étaient cool...
Pour ma part, j'utilise les facultés de correction de l'ordinateur pour avancer en direct et cela me convenait très bien. Je n'ai plus de rapports à fournir ou de dossiers d'appel d'offres à monter...

Écrit par : Géo | 12/07/2018

Quelle merveilleuse nostalgie dans ce billet.
J'ai conservé quelques lettres de ma mère dont deux, très belles, que je relis parfois et que j'ai aussi retranscrites sur mon ordinateur. Ce sont les mêmes mots et ce n'est pas du tout la même chose de lire les originaux sur papier. J'ai son écriture sur papier et même sa tendresse, sa douce présence. Je la vois, je la sens. En tenant sa lettre entre mes mains, j'ai le coeur qui bat comme quand j'ouvrais ses enveloppes.

Cependant, Gilbert, vos mots sur cet écran dégagent parfois des sensations intenses. Merci.

Écrit par : Ambre | 14/07/2018

Le dernier mot de Ambre montre bien que l'on ne parle pas de la même chose. "Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement" n'a rien à voir avec la piété filiale. De même," vos mots sur cet écran dégagent parfois des sensations intenses" laisse peut-être entendre que le contenu - le sens des mots - compte plus que le médium, la plume ou l'ordinateur...
Je possède aussi une belle plume. Je me la suis offerte moi-même, mes compagnes étant plutôt du genre à s'occuper des cadeaux qu'elles recevaient plutôt qu'à en offrir de cette valeur..., et j'ai essayé de l'utiliser. Vous le devinerez certainement, sa seule utilisation fût l'écriture d'un testament olographe. Le résultat de l'écriture fût si décevant que je n'ai pas persisté. Vous me faites penser qu'il est temps que je le change, ce testament...

Écrit par : Géo | 14/07/2018

Inutile, Géo, le Droit de succession a prévu tous les cas de figure et c’est digne d’un roman d’Agatha Christie.

Écrit par : rabbit | 14/07/2018

Bien qu'on en trouve dans tout le pays, je ne crois pas le genre de plume mentionné plus haut adapté à l'écriture chinoise, puisqu'il faut tracer, dans un ordre précis, des traits courts de gauche à droite et de haut en bas. Les stylos à bille et encre liquide ont pour cela remplacé le pinceau d'autrefois.

Écrit par : rabbit | 14/07/2018

"le Droit de succession a prévu tous les cas de figure et c’est digne d’un roman d’Agatha Christie."
Vous oubliez un léger détail : je n'ai pas de descendant. Et donc le choix...
A propos des plumes : vous avez déjà essayé de la prendre avec vous dans l'avion, réservoir plein et si possible bien accrochée à votre poche de chemise ? Vous regarderez ce bel objet assez différemment par la suite...

Écrit par : Géo | 15/07/2018

C’est du passé. Après une expérience identique, je prends les précautions nécessaires. Mais, reste une appréhension concernant la survie de la plume après un séjour prolongé dans le désert où un climat tropical. Le sable provoque des pâtés et avec une chaleur humide, vous finissez par avoir les doigts pleins d’encre. Mais qu’importe, la civilisation finira bien par triompher de ces aléas...
Et pour ce qui concerne votre succession, nous pourrions créer une fondation dont je serais l’unique administrateur. Généreuse proposition, non?

Écrit par : rabbit | 15/07/2018

Le problème, c'est qu'il y a de fortes chances pour que vous, seul administrateur, claquiez bien avant moi...Vous êtes plus vieux, vous vivez plus dangereusement puisque l'heureux possesseur d'une femme chinoise, vous voyagez trop et vous aimez les havane, la blanquette de veau et les bons vins. Votre temps est compté et je m'attends au pire chaque jour de votre côté. Remarquez, et c'est tout l'avantage de ce mode de communication, je n'en saurais rien, ce qui est au fond très agréable...
Vous pensez sérieusement que Ambre nous a quitté ? Je ne suis plus trop sûr, à propos des trois ans...

Écrit par : Géo | 15/07/2018

Je me demande ce qu'est cette histoire de "trois ans".
A part l'amour qui dure trois ans...

Écrit par : Ambre | 15/07/2018

Dans le meilleur des cas...
Nous sommes certainement heureux -j'inclus d'office le Vieux Lapin - de savoir que vous avez oublié cette histoire de trois ans. Et ne comptez pas sur moi pour vous donner quelque indice que ce soit...

Écrit par : Géo | 15/07/2018

Votre optimisme naturel est un réconfort pour le curieux égaré sur ce blog, Géo. Ambre vient juste derrière dans la catégorie « joie de vivre & bonne humeur ». La Chine a pris soin efficacement de ma santé ces derniers mois : je lui dois reconnaissance et un calendrier chargé pour la décennie à venir. Ensuite on verra, tout est éphémère selon la tradition bouddhiste.

Écrit par : rabbit | 15/07/2018

Je pense savoir de quoi vous parlez mais il me semble que vous vous trompez dans les dates à moins que vraiment j'aurai reculé l'échéance ? Ça m'étonnerait. Je trouve que 75 est bon chiffre. Je n'y suis pas encore mais ça se rapproche : dans deux ans et quatre mois. Le temps de compléter mes réserves.

Vous dites à Rabbit ". Votre temps est compté et je m'attends au pire chaque jour de votre côté. Remarquez, et c'est tout l'avantage de ce mode de communication, je n'en saurais rien, ce qui est au fond très agréable..."
Eh bien moi, ça me chagrine de savoir cela car c'est bien cela qui arrivera. Nous n'en saurons rien.

https://youtu.be/2ICFtXx546A

Écrit par : Ambre | 15/07/2018

Je pense savoir de quoi vous parlez mais il me semble que vous vous trompez dans les dates à moins que vraiment j'aurai reculé l'échéance ? Ça m'étonnerait. Je trouve que 75 est bon chiffre. Je n'y suis pas encore mais ça se rapproche : dans deux ans et quatre mois. Le temps de compléter mes réserves.

Vous dites à Rabbit ". Votre temps est compté et je m'attends au pire chaque jour de votre côté. Remarquez, et c'est tout l'avantage de ce mode de communication, je n'en saurais rien, ce qui est au fond très agréable..."
Eh bien moi, ça me chagrine de savoir cela car c'est bien cela qui arrivera. Nous n'en saurons rien.

https://youtu.be/2ICFtXx546A

Écrit par : Ambre | 15/07/2018

"Joie de vivre et bonne humeur" .Impayable Rabbit.

Écrit par : Ambre | 15/07/2018

"mais il me semble que vous vous trompez dans les dates" Sans aucun doute et parfaitement sciemment. Pour vous provoquer quelque peu et par ma barbe de prophète, cela a bien marché.
Longue vie à vous et à rabbit. Et bon match. Ni dieu ni maître, mais je prie pour les Croates. Brekekex, kroat, kroat, comme on dirait chez Aristophane...

Écrit par : Géo | 15/07/2018

Bien joué Géo.
Bon match.
Quel que soit le résultat...

Écrit par : Ambre | 15/07/2018

Bien joué Géo.
Bon match.
Quel que soit le résultat...

Écrit par : Ambre | 15/07/2018

Les Froggies ayant gagné, on est toujours dans Aristophane. C’est ce qui fait la supériorité des présocratiques.

Écrit par : rabbit | 15/07/2018

La France du foot est-elle encore mangeuse de grenouilles ? J'en doute quelque peu. Comment appelle-t-on les mangeurs de fufu en Angleterre ?

Écrit par : Géo | 16/07/2018

Je ne sais pas, Géo, mais Mrs Jones, ma collaboratrice, va vous montrer comment faire du fufu avec des appareils ménagers « made in China » : http://m.youtube.com/watch?v=tZrnbbUlM_s

Écrit par : rabbit | 16/07/2018

Non mais ! Vous avez vu comment elle sabre le fufu?
C'est direct les urgences pour moi. J'ai déjà du mal à couper une pastèque !

Écrit par : Ambre | 16/07/2018

"J'ai déjà du mal à couper une pastèque !" Les bons ouvriers sont ceux qui ont les bons outils. Un bon ébéniste ou menuisier est quelqu'un qui sait affûter ses outils et donc travailler le métal avant le bois. A méditer...

Écrit par : Géo | 16/07/2018

Ah ! Planter un couteau dans une pastèque, quelle jouissance ! On peut aussi la manger après...

Écrit par : rabbit | 16/07/2018

J'ai vu il y a quelques jours un très beau film japonais : STILL WALKING. La joie des enfants, c'était de faire éclater une pastèque. On voit les enfants emporter la pastèque mais on ne nous montre pas " l'éclatement" de la pastèque. Il semble que c'est une tradition... ou un jeu ?

Écrit par : Ambre | 16/07/2018

En putonghua, "pastèque" s'écrit 西瓜 et se prononce "xigua". Que l'on peut traduire par "courge de l'ouest". Je dis “courge“, mais 瓜 représente en fait toute la famille des machins ronds que l'on cultive pour les manger. En Chine, donc, on les mange. Au Japon, ils peuvent en faire ce qu'ils veulent, bien que leur prix soit élevé en raison de leur rareté sur l'archipel. Ai-je bien répondu ?

Écrit par : rabbit | 16/07/2018

Les animaux passèrent de leurs pattes aux doigts… et, naturellement, si nous poursuivions notre développement des doigts, naturellement, encore une foi, à quoi?

Et le travail du cerveau du néo cortex à quoi..si on se contente de "cliquer"!?

Il y a ce sixième sens, troisième oeil, glande pinéale… en forme de petite pomme de pin...

Écrit par : Marie Olivier | 18/07/2018

On passe de la crampe de l’écrivain à l’arthrite du cliqueur, c’est la destruction créatrice...

Écrit par : rabbit | 19/07/2018

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