28/07/2018

Oeillettes indociles et gentils coquelicots

Leurs tutus de ballerine émaillent déjà de mouchetures vives notre Pied du Jura, des pâturages de Montricher jusqu’aux pommiers de Pampigny. Or contrairement aux bleuets et aux trèfles qui fleurissent plus souvent qu’elles dans les blés, les oeillettes - qu’on appelle couramment coquelicots ou pavots; et en latin «papaver» - sont d’invétérées solitaires. Des créatures messicoles qui, en période de moissons, chatoient en bordure de talus plutôt que sur des lopins qui sentent le pesticide. Et où le déplissé aristocratique de leurs sépales serait abîmé par la bise. Ces oeillettes détestent donc les promiscuités herbagères, mais encore davantage celle d’un vase de salon: une fois cueillies, elles s’y flétrissent et meurent en moins d’un après-midi d’été. Par dépit ou par indocilité… Tel est le caractère «papavérien» de cette flore en retrait, rougeoyante et hallucinatoire, dont Baudelaire fit un des emblèmes poétiques du Mal.

Moins atrabilaire, la gourmande Colette en a humé le pollen bleu qui charbonne le coeur de leur calice et l’a trouvé poivré, «avec des emprunts discrets à la truffe et au cacao grillé, plus une saveur amandine». Si pour elle, le pavot et son cousinage ont une parure écarlate, d’autres herboristes la nuancent en camaïeu, hésitant entre le rose mièvre et l’incarnat. S’accordant finalement sur une teinte dite «ponceau», un adjectif dérivé du français médiéval «poncel». Synonyme aux XIIe siècle du coquelicot, il désigne depuis un rouge à la fois de feu et de cendres.

Le nom de ce dernier procéderait d’une lointaine onomatopée, née d’une contraction métaphorique entre le cri de l’oiseau, «cocorico», et son barbillon rose, une espèce de «licol» naturel chez les gallinacées. Pour rappel, le coquelicot inspira en 1870 une joyeuse comptine à un certain Jean-Baptiste Weckerlin, que plusieurs générations d’écoliers ont fredonnée: «Gentil coq’licot, Mesdames, Gentil coq’licot nouveau». On retiendra qu’il est une fleur mélodique, et même universellement: les Anglais l’appellent poppy, les Allemands Klatschmohn (pavot éclatant), les Hollandais Kollenbloem (fleur de sorcière!), les Italiens rosolaccio. En Espagne, le coquelicot devient une amapola ou, dans certaines régions, un ababol -  emprunt au latin papaver cité plus haut, et par l'intermédiaire de l'arabe. Au Portugal, une papoila ou papaoula.

 Chez les Berbères du Hoggar, des femmes le pilent pour en extraire un charmant pigment de maquillage appelé l’aflelou.

Commentaires

ÉTYMOLOGIE
Norm. (Bayeux) papi, coquelicot ; Berry, papou ; wallon, pavoir ; provenç. papaver, paver ; portug. papoula ; ital. papavere (voy. PAPAVÉRACÉES). Le provençal paver montre qu'on a dit paver au lieu de papaver. Cependant il faut prendre en considération l'anglo-saxon papig, popig ; angl. poppy ; kimry, pabi. Il semble que cette forme s'est combinée avec le latin réduit à paver, et a donné les formes du français et de ses patois.

Tous de petits rigolos, ces soi-disant étymologistes. Vous avez lu une raison derrière Papi, papou, papoula ? Non. Et pire que tout, derrière "ver" qu'on retrouve dans vetiver...
https://fr.wikipedia.org/wiki/V%C3%A9tiver

D'où vient ce ver ? Ach, monsieur Gaffiot a touchours la réponse :
"ver, veris, n (cf. homér. ear),
1 le printemps : CIC.Verr.5, 27; Lae.70; VIRG.G.1,43, etc.
2=productions du printemps, fleurs.

Etc, etc...Dire qu'il y a 50 ans, je faisais du latin. N'empêche, j'aurais pu trouver avec "verano", en espagnol. Sauf que cela veut dire l'été. Caramba.
l'étymologie est un sport dangereux et les étymologistes devraient avoir l'obligation de porter un chapeau pointu et une crécelle pour annoncer leur arrivée...

Écrit par : Géo | 28/07/2018

(CNRTL) => Étymol. et Hist. 1545 coquelicoq (G. Gueroult d'apr. Delboulle ds DG); 1547 coquelicoz plur. (C. Estienne, De lat. et graec. nom. arbor., p. 55 ds Gdf. Compl.). Var. de coquerico (v. cocorico), attesté en 1339 au sens de « coq » (Inventaire de Charles VI ds Laborde) et utilisé pour désigner cette plante à fleur rouge par référence à la couleur de la crête du coq.

Par contre, je vois 2 fleurs autres que le "coquelicot", dans l'approche néerlandaise du sujet : bleuet et griffes de sorcière. Rabbit Junior dit "papaver" et on peut lui faire confiance.

En mandarin, "coquelicot" se dit 虞美人 ("la belle Yu"), en référence à la 3e concubine du 25e empereur de la dynastie Han, dont la beauté a déclenché un drame dans le style de la série "Top Models".

Écrit par : rabbit | 28/07/2018

L'univers linguistique européen est extraordinairement vaste. En gros, il faut nous débrouiller, nous, avec les origines grecques et latines de nos mots. Les autres européens, avec tout ce qui est germanique et nordique. Le mélange des deux sources principales qu'est l'anglais. Et comme cerise sur le gâteau, il y a le basque, proto-européen. Ce qui ne veut pas dire grand chose : c'était la langue des Néandertaliens ?
L'univers linguistique chinois est probablement tout aussi complexe. Y a t-il une correspondance entre les deux, une correspondance significative ? Une relation quelconque ? Personnellement, j'en doute très fort mais je ne connais rien du chinois...

Écrit par : Géo | 29/07/2018

En gros, le mandarin est un langage commun (putonghua) créé à partir du XIVe siècle pour permettre au pouvoir central de communiquer avec son administration territoriale. Il est composé d’un mix de dialectes chinois parlés dans les provinces du nord, du centre et du sud-ouest du pays. Il a d'abord subit influence du parler de Nanjing, où se trouvait alors la capitale, pour prendre ensuite l’accent des quartiers mandchous de Beijing.
Mais d'autres groupes de langues subsistent en Chine continentale, dont les plus importants sont le Wu, que l’on trouve dans la région «Nanjing-Shanghai-Hangzhou-Suzhou» (le shanghaïen n'est qu’un patois) et le Cantonais dans la pointe sud, Hong Kong et Macau.
Tout au long du XXe siècle, des mesures de simplification se sont poursuivies, tant au niveau de la langue que de l’écriture. Cette dernière n’avait pratiquement pas changé depuis 4'000 ans : des 40'000 à 60'000 caractères des origines, près des 3/4 ont disparu ou ont été simplifiés. Il faut en connaître 3'000 à 5'000 pour parvenir à lire aisément.
Mais la prononciation fait l'objet d'une apprentissage à part, sur la base du pinyin. Donc, s'il vous prend l'étrange idée de vouloir lire et parler le chinois, il vous faudra maîtriser trois "codes" parallèles : le pinyin, la langue et l'écriture. Épouser une autochtone me paraît plus simple: vous aurez en plus accès à la cuisine chinoise et à un vaste réseau de personnes dans le pays, lorsque vous voudrez aller le visiter. C'est pas sorcier, c'est chinois.

Écrit par : rabbit | 29/07/2018

Mais pour répondre plus directement à votre question, sur une possible analogie dans la façon d'exprimer sa pensée des deux côtés du continent, je vois celle-ci : plus vous êtes cultivé et plus vous faites usage de métaphores ou référence à des concepts. Donc, un texte chinois pourra paraître insignifiant, voire banal, au lecteur qui n'aurait pas les clés nécessaires pour lui apporter « un supplément d'âme », comme dit Umberto Eco.

Écrit par : rabbit | 29/07/2018

Et...vous les avez, ces clés nécessaires ? Ou vous comptez sur votre autochtone pour les suppléments d'âme ?

Écrit par : Géo | 29/07/2018

Évidemment, nos deux âmes sont à l'unisson....
Lisez ça, c'est à pleurer de bonheur :

花間一壺酒
獨酌無相親
舉杯邀明月
對影成三人
月既不解飲
影徒隨我身
暫伴月將影
行樂須及春
我歌月徘徊
我舞影零亂
醒時同交歡
永結無情遊
相期邈雲漢

Li Bai (701-762)

Écrit par : rabbit | 29/07/2018

Si vous souhaitez une traduction, en voici deux versions choisies par Mme Rabbit parmi les onze existantes en français, celles qui collent le plus à l'original :

Version de Jacques Pimpaneau :
« Seul, je me verse à boire, faute de compagnon,
Je lève ma coupe et invite la lune et, avec mon ombre,nous voici trois.
Mais la lune ne sait pas boire. Et mon ombre ne fait que me suivre.
Pour l’instant, que la lune et mon ombre m’accompagnent ;
Quand on veut son plaisir, il faut profiter des moments.
Je chante, mais la lune hésite à s’avancer.
Je danse, mais mon ombre ne fait que s’agiter en désordre.
Quand je suis éveillé, nous réjouissons à l’unisson,
Mais l’ivresse passée, nous nous séparons.
Pour toujours liés ensemble, nous errons sans sentiment,
Et prenons rendez-vous, loin, sur la Voie Lactée. »

Version de Tch’en Yen-hia et Jean-Pierre Diény :
« Parmi les fleurs un pot de vin :
Je bois tout seul sans un ami.
Levant ma coupe, je convie le clair de lune ;
Voici mon ombre devant moi : nous sommes trois.
La lune, hélas, ne sait pas boire ;
Et l’ombre en vain me suit.
Compagnes d’un instant, ô vous, la lune et l’ombre !
Par de joyeux ébats, faisons fête au printemps !
Quand je chante, la lune indolente musarde ;
Quand je danse, mon ombre égarée se déforme.
Tant que nous veillerons, ensemble égayons-nous ;
Et, l’ivresse venue, que chacun s’en retourne.
Que dure à tout jamais notre liaison sans âme :
Retrouvons-nous sur la lointaine Voie Lactée ! »

Sachant qu'il s'agit de l'un des plus célèbres poèmes de la dynastie Tang, à vous maintenant d'imaginer la scène en y mettant toute votre âme de poète.

Écrit par : rabbit | 30/07/2018

Excellente démonstration de l'importance des traducteurs...que l'on peut étendre partout où il y a transfert de connaissances, communications et relations des faits...
"Parmi les fleurs un pot de vin"...Voilà qui illustre bien "Donc, un texte chinois pourra paraître insignifiant, voire banal,etc"...

Écrit par : Géo | 30/07/2018

Vous donnez l’impression d’avoir compris ce qu’une oraison funèbre de Bossuet deviendrait en langue des signes, où je dois poursuivre ma démonstration?

Écrit par : rabbit | 30/07/2018

J'aurais pu la poursuivre moi-même, ayant découvert dans un "vide-greniers" en France une vieille traduction de l'Odyssée. Beau livre, mais d'un contenu douteux. Les mauvais traducteurs, ça existe bel et bien...

Écrit par : Géo | 30/07/2018

Affirmatif ! Mais un autre aspect des choses provoque des frottements. Mon édition de l'Iliade et l'Odyssée, dans la Pléiade, date de 1955 ; mais le style littéraire des traducteurs rappelle Corneille ou Racine. On est loin de restituer l'ambiance de la Grèce Antique. Dans un autre domaine, des musicologues ont aussi tenté un concert rétro, à partir de partitions recomposées et d'instruments bricolés pour l'occasion.

Écrit par : rabbit | 30/07/2018

"mais le style littéraire des traducteurs rappelle Corneille ou Racine." Ce n'était pas la Pléiade, mais c'était dans le style. Sur la musique, pourquoi pas ? La qualité des violons ne s'est pas forcément améliorée, regardez ce que vaut un Stradivarius ou un Guernarius...

Écrit par : Géo | 30/07/2018

A part ça, il n'y a pas que les traducteurs qui peuvent être mauvais, voire pire.
Il y a les conseillers financiers. Je m'apprêtais à éliminer physiquement le mien (UBS) lorsque je m'aperçois que le SMI est remonté à presque 9200...
Vous y comprenez qqch, vous ?

Écrit par : Géo | 30/07/2018

Bonté divine ! Vous m'avez aimablement conseillé de me mettre au trading, ce que j'ai fait. Mais en négligeant le SMI, qui n'est plus que l'ombre de lui-même (+30% en 1999). Les valeurs chinoises, bien sûr... Je vais voir ce que disent les banquiers privés genevois de ce phénomène surnaturel.

Écrit par : rabbit | 30/07/2018

Les banquiers genevois doivent être en train de régater sur le Léman et ne s'intéressent plus vraiment à cette chose bizarre, la phynance. Devenez quelqu'un de sérieux, tournez vous du côté de la Limmat...

Écrit par : Géo | 30/07/2018

"Parmi les fleurs un pot de vin..."
Je ne trouve pas ça banal du tout. Ce peut être très poétique.

Dans un champ de Coquelicots sur un plaid posé sur le sol, un pot de vin. Le champ éclairé par un ciel étoilé une nuit de pleine lune. Les diaphanes pétales d'un coquelicot effleurent mon visage. A demi allongée sur le plaid, je bois, seule, sans un ami, mais la lune me sourit. Je bois. Une douce ivresse m'envahit. Est-ce le poison que j'y ai mis qui trouble ma vue ? Je ne vois plus la lune, mais ton visage. Je pars enfin te rejoindre...

"Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse, 
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensers, comme des alouettes, 
Vers les cieux le matin prennent un libre essor, 
— Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !"

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Les_Coquelicots

Écrit par : Ambre | 30/07/2018

De tous côtés, on me signale que trois indicateurs (Bollinger, MACD, Momentum) sont favorables. Volatilité importante, sans pour autant inciter à la fuite. La progression devrait se maintenir encore un certain temps, mais à un rythme moins rapide. Si vous avez investi dans un produit indexé sur le seul SMI, vous avez perdu 7,38% entre janvier et juin. Par contre, si le résultat du seul mois de juin pouvait se maintenir jusqu'en décembre, le total annuel devrait afficher un +4,7%. Ce que l'on peut faire en attendant, c'est brûler quelques bâtons d'encens.

Écrit par : rabbit | 30/07/2018

Ambre, merci infiniment de cette contribution bretonne à une meilleure compréhension de la poésie chinoise. Je remarque seulement que Li Bai ne s'est pas empoisonné (ce qui est un tic shakespearien), mais qu'il s'est noyé dans un lac ou dans le Yangtze (ça dépend des sources), en essayant d'attraper le reflet de la lune alors qu'il était saoul (à consommer avec modération).

Écrit par : rabbit | 30/07/2018

"D'après la légende, il est mort alors que, ivre sur un bateau, il a voulu attraper le reflet de la lune dans l'eau[1].

Dans un champ de Coquelicots on ne peut pas se noyer d'où mon poison.

静Jìng夜yè思sīPensées d'une nuit calme床chuáng前qián明míng月光yuéguāngLa lumière de la lune baigne mon chevet疑yí是shì地dì上shàng霜shuāngComme si elle en couvrait le sol de givre举jǔ头tóu望wàng明míng月yuéLa tête aux étoiles je contemple le disque lumineux低dī头tóu思sī故乡gùxiāngMais baissant les yeux je songe au lieu où je suis né

"Ce poème est sans doute le plus connu de Li Bai, appris par tous les enfants en Chine."

Pensées d'une nuit calme
La lumière de la lune baigne mon chevet
Comme si elle en couvrait le sol de givre
La tête aux étoiles je contemple le disque lumineux
Mais baissant les yeux je songe au lieu où je suis né

(Je n'ai pas le nom du traducteur)

Écrit par : Ambre | 30/07/2018

S'il fallait traduire sans mettre un peu d'ordre dans l'ordre des mots, le titre du poème serait alors : calme nuit pensée. Vous voyez un peu le travail...

Écrit par : rabbit | 30/07/2018

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