18/08/2018

Montreux, une fantaisie pâtissière

La frénésie du 52e festival de jazz s’étant résorbée, Montreux a recouvré dès la mi-juillet sa sérénité Belle-Epoque, avec ses flaveurs capiteuses de violette fanée et de sucre d’orge. Au soleil d’août, des vestiges jugendstil s’y ravivent comme dans ces dioramas où l’on soumettait une même fresque à un jeu varié d’éclairages. Notre Nice lémanique redevient songeuse, kitschissime et tarabiscotée, crémeusement montée en gâteau à la mode de grands-mères locales. 

Félicien Miaution, un Montreusien de souche qui a grandi à La Rouvinettaz, n’oublie pas que la sienne rassemblait chaque dimanche sa nombreuse progéniture autour d’un kouglof truffé de  châtaignes. Une recette toute à elle, agrémentée d’un zeste d’orange, pour instiller à la nouvelle génération de la curiosité pour les saveurs anciennes.

Dans une boite à biscuits des années trente, cette fine cuisinière conservait quelques reliquats que son Félicien dépoussiéra au galetas familial au lendemain de sa mort. Le profil ivoirin de l’impératrice Sissi illustre en médaillon le couvercle du coffret, en compagnie de chats angoras enrubannés sur un fond lacustre sillonné de bateaux à vapeurs. A l’intérieur, il y avait des fleurs séchées, des bonbons à l’angélique. Plus une lettre manuscrite dont la signature en zigzags historiés désigne un probable soupirant anglais, avec lequel elle avait dû n’échanger que des regards sur le quai de Vernex. Du Léman leur provenaient des cris d’amour du harle-bièvre à bec d’or. Dans leur ciel tournoyait un couple de cormorans.

Depuis, d’autres quais plus importants ont été gagnés sur le lac, avec une luxuriance végétale inouïe: goyaviers du Brésil, jujubiers à drupes ovoïdes d’Anatolie. Ou, plus intéressant, un myrte surnommé le «rince-bouteille» qui est situé au bord du quai Jean-Jacques-Rousseau. Car cet arbuste australien se hérisse d’étamines rouges, offrant un aspect de brosse à ses inflorescences.

Cette pléthore d’exotisme artificiel écoeure un peu Félicien Miauton: «Je ne me plonge dans l’âme vraie de ma ville qu’en tournant les pages de son passé. On apprend qu’elle avait été plus glorieusement un hameau rural, un agglomérat de fermes vigneronnes, puis une villégiature romantique accueillant d’illustres poètes anglais ou russes.  Aujourd’hui, elle ne sent plus l’air du large, ni même le cher kouglof au zeste d’orange de ma Mamy. Mais l’huile un peu rance d'un Big Mac.»

11/08/2018

Une fin d’été de romance au balcon

En visitant le château de Voltaire à Ferney, qui vient d’être restauré après 3 ans de travaux, Lulu Borgeaud de Chavannes-de-Bogis y a surtout humé les hautes essences du parc: des feuillus séculaires ombrageant 20 hectares de verdure. Le philosophe y aurait musardé avec des zélateurs après la parution, en 1759 à Genève, de son conte devenu universel Candide ou l’Optimisme, qui se conclue comme on sait par «il faut cultiver son jardin». Une règle signifiant en gros qu’il ne faut pas exagérément se mêler des affaires du monde. 

Férue de jardinage et de plantes diverses, Lulu la Chavannaise l’avait bien en tête, mais pour en tirer 260 ans plus tard une leçon toute personnelle. Considérant qu’en son village, elle jouissait d’un espace cultivable nettement moins grand, elle décida d’en faire un microcosme, un Ferney miniature en quelque sorte, mais en surplomb du monde. En apesanteur. 

Donnant de biais sur un cours rectiligne appelé chemin de Travers (ça ne s’invente pas), c’est un balcon d’un mètre sur trois, où l’on ne peut se dégourdir ni lâcher son chien. Mais Lulu y a mis à l’aise son chat Merlin, un maine coon dont le pelage mordoré se duvète par endroits de pointes malicieuses. Le maître matou y rêvasse sur un coussin entre deux pots de dahlias et des semis de tomates, ou de petits pois, de mini-potirons… Les balcon exigus n’autorisant que des cultures restrictives, soit de fruits et légumes prenant peu de place ou se développant en hauteur, Lulu se mit à fredonner sur l’air de la comptine du corbillon*: «Sur mon petit balcon, qu’y met-on? Du rampon, des fleurettes à pompons, du jasmin, des valérianes pour Merlin.» N’ayant pas un coeur d’empoisonneuse, même si son vrai prénom est Lucrèce, elle n’y ajoutera pas de l’éthuse, alias le faux persil, alias aussi la ciguë qui fit mourir Socrate, mais de la menthe, de la sarriette. Voire des haricots d’Espagne: ce sont de radieuses papillionacées dont les pétales en crête de coq prennent en août une couleur rouge «saturne», celle des romances et des aubades.

 ll en fleurissait peut-être sur un certain balcon shakespearien de Vérone, au temps de Roméo et Juliette. 

 

(*) «Dans mon corbillon je mets des bonbons; dans mon corbillu je mets un tutu, etc.»

04/08/2018

Etre miséreux dans une terre bénie

Enivré à cinq ans par l’odeur de l’herbe, vous reveniez d’innocentes galipettes de sous les hauts marronniers du parc morgien de l’Indépendance. A vos ébouriffures, votre casquette de traviole et votre pantalon souillé aux genoux, Tati Gladys, Mamy Paulette et votre mère vous gourmandaient à l’unisson: «Tu ressembles à un pauvre, un gavroche, un sans-famille!» Au début des années 60, il n’y avait pas plus humiliante comparaison dans votre quartier familial, alors peu sécurisé, de Peyrolaz - qui a été réaménagé depuis l’implantation de l’école de Beausobre. Ces trois dames y géraient un maigre patrimoine en le consignant scrupuleusement dans ce qu’on appelait le carnet du lait: un ancêtre «façon print"de nos fichiers numériques Excel. Elles nippaient de leur mieux leur enfant, afin qu’il ne se sente pas différent des camarades de sa classe, où une simple éclaboussure de boue sur un costume d’écolier passait pour un signe extérieur d’indigence. Voire d’immoralité!

Un demi-siècle après, la pauvreté n’est plus jugée en Suisse comme un vice, mais elle continue d’augmenter: en ce pays envié pour sa démocratique prospérité, elle touche 7,5% de la population. En gros 600 000 personnes qui doivent se rabattre sur un revenu mensuel de 2200 francs, en payant le litre de lait deux fois plus cher qu’en France, et qu’une taxe poubelle prive d’un café supplémentaire à la cafétéria de l’usine. Il n’est plus indécent d’être fauché, mais quelle honte de se faire offrir une bière à la pinte du village sans être en mesure de rendre la pareille. Ou de bénéficier de l’assistance publique tout en étant moins apparaissant moins décharné qu’un petit affamé du Sud-Soudan.

Avec ça, je connais deux ravissantes Lausannoises, chômeuses en fin de droit, qui s’évertuent à n’en rien laisser paraître. Leur pitance quotidienne se résume à un bouillon de poule, deux olives et trois biscottes. Sans cette frugalité, elles ne pourraient pas s’offrir d’indispensables lunettes de soleil, avec protection anti-UV de chez Cartier. Ni même une pochette Hermès en veau pour smartphone. Encore moins des séances régulières de fitness, ni cette crème épilatoire qui leur «coûte la peau des fesses» (sic). 

Que de sacrifices pour se faire rissoler à notre soleil si peu tahitien de Bellerive, le corps regalbé, peut-être embelli, mais avec le ventre creux!