20/10/2018

Voltaire convoita le château d’Allaman

Allaman ne se résume pas à une halte ferroviaire entre Genève et Lausanne. Ou, depuis la création en 1964 de l’autoroute qui les relie, à un panneau fléché pour automobilistes en quête de centres commerciaux. En cette bourgade de la Côte, peuplée aujourd’hui de 400 âmes, il y a de belles allées arborescentes menant au lac, et la mémoire de son château, qui vient d’être vendu à bas prix comme une ordinaire masure, est riche de siècles et d’énigmes. Au XIIe, c’était une forteresse quadrangulaire dont il ne reste que deux ailes à angle droit, rescapées d’un incendie allumé en 1530 par des troupes bernoises, six ans avant leur conquête du Pays de Vaud. Depuis, il a subi autant d’innovations qu’il eut de propriétaires. En 1723, une marquise de Langallerie, veuve d’un général français, le modernisa d’importance pour organiser des fêtes quasi-versaillaises. On lui doit la façade principale au fronton triangulaire, ainsi que cette porte baroque de la tour du nord. La demeure lui plut tant qu’elle souhaita y être emmurée à sa mort, qui advint en 1743. Suivirent des nuits spectrales avec claquements de porte et, dans les couloirs, l’écho d’une voix d’outre-monde «assurément féminine». Plus d’autres étrangetés qui, lorsque le domaine fut mis en vente, dissuadèrent de potentiels acquéreurs sensibles aux superstitions. 

Le grand Voltaire, qui n’en avait point et, dont la 13e tragédie «Mérope» venait d’être créée à Paris, y jeta son dévolu. Le domaine étant évalué à 200 000 livres, le philosophe entama des transactions épicières, tout en proclamant un pur désir de finir ses «jours dans un air doux et dans un pays libre …»  En fait moins libre que ça: nos suzerains bernois refusèrent la présence en leur fief vaudois d’un écrivain athée, réfractaire, et dont la plume acérée était lue dans toute l’Europe. Ils lui transmirent ce conseil: «Vous avez dit du mal du Bon Dieu, il vous le pardonnera car c’est son métier; mais n’allez jamais dire du mal de LL.EE, elles ne vous le pardonneraient jamais.» C’est ainsi que Voltaire préféra s’établir dès en 1758 à Ferney, en France voisine. 

Quant au voeu de la marquise du château d’Allaman, il fut peut-être exaucé: en 1948, on y découvrit un squelette de femme entouré de cravaches…