30/12/2018

Falsifier la réalité pour mieux l’enchanter

Non, on ne fera pas l’apologie de ces «fake news» ou «infox» qui infiltrent les réseaux sociaux jusqu’à déstabiliser un gouvernement ou susciter des jacqueries déboussolées. On veut simplement saluer une tradition moins malsaine, moins geignarde, que d’immenses écrivains pratiquent depuis la nuit des temps: le conte pour enfants. La réalité du monde y est un peu distordue, exagérée, tantôt avilie, tantôt sublimée. Car l’imagination enfantine réclame d’être nourrie d’histoires qui ne sont pas forcément crédibles, de fables à la fois amusantes et morales. Et de s’enluminer d’anecdotes irrationnelles avant que l’âge dit de raison, et surtout l’usage d’un premier téléphone portable, ne viennent tout dépoétiser. Quelle désillusion quand un «twitt », en plus de Donald Trump, nous avise que le Père Noël n’existe pas! 

On n’est pas obligé de croire le président des Etats-Unis. Et à son Santa Claus, on peut préférer le saint Nicolas des Fribourgeois. Ou son cousin vaudois le Bon Enfant, qui était moins catholique et moins célibataire. Il n’était pas vêtu de rouge mais de blanc. Accompagné de son épouse à nez crochu la Chauchevieille, qui était en noir, il dansait sur les toits enneigés de Lausanne et Montreux dès les premiers jours de l’Avent et jusqu’à l’Epiphanie. 

Pourtant, des légendes, il s’en tisse par toute saison, ou il suffit de relire un La Fontaine, un Perrault, un Hoffmann, un Grimm, une Ségur, mais aussi le facétieux Roald Dahl, le coruscant Pierre Gripari… S’ils sont un peu tombés dans l’oubli, le Pays de Vaud a eu, au XIXe siècle, quelques conteurs profiliques, dont le doyen nyonnais Philippe-Sirice Bridel (1757-1845) et le montreusien Alfred Cérésole (1842-1915). Ils ont inventé les fées Frisette et Suzetta qui hantèrent les grottes de Vallorbe en compagnie du forgeron de Cugillon et de l’ermite alchimiste Sylvestre.

Entre les luminosités lémaniques et les crêtes ténébreuses du Jura, notre région était peuplée d’autres charmants humanoïdes appelés «servans", ou «serfous", ou encore «hauskanairous» (s’ils avaient une queue recourbée…). Des lutins vaudois en quelque sorte; des farfadets volants qui avaient l’accent chablaisien. En culotte de peau et gilet festonné de fleurettes alpines, ils gardaient la nuit nos modzons et génissons en échange d’un modeste bol de lait.

Commentaires

Une réalité sublimée, certes, mais plus vivante que dans les jeux vidéos. Il m'est arrivé d'accompagner mon fils, deux fois dans la même journée, assister au débarquement de Sinterklaas et son Zwarte Piet dans des ports proches de la ville d'Amsterdam. La répétition du phénomène ne l'a pas autrement gêné, puisque c'était dans des endroits différents. Qu'importe la logique, pourvu que la magie redouble.

Écrit par : rabbit | 30/12/2018

Sauf qu'ils valaient mieux ne pas trop se moquer des servants. Ils avaient la vengeance assez dure...
Merci encore pour "Légendes des Alpes vaudoises", que j'ai fait acheter depuis la Mauritanie grâce à vos indications. Par quelqu'un sur lequel vous aviez réalisé un reportage, d'ailleurs, et qui avait son bureau non loin de la librairie qui vendait cet exemplaire qui manquait à ma bibliothèque.

Écrit par : Géo | 30/12/2018

Cela dit, j'ai passé mon enfance dans ce monde de servants, de fées et de sorcières qui se vengeaient du mauvais accueil qu'on leur avait réservé. L'exposition sur le bitter des Diablerets à Vers-l'Eglise présentait des films mettant en scène ce genre de scènes. Le chalet où l'on passait nos étés était intégralement décorés de ce genre de tableaux, très proches des illustrations d'Eugène Burnand, peints par ma mère.
Nous possédions évidemment un exemplaire de "Légendes des Alpes vaudoises", il est parti en d'autres mains...
Je me demande quel est le rapport des enfants d'aujourd'hui avec le monde de la nuit dans la nature profonde ? De quoi ont-ils peur ? De rien, comme Sarah Gisler ? Faut-il n'avoir peur de rien ? J'ai lu quelque part que l'absence de peur est un signe inquiétant en psychiatrie...ou en neurologie si l'on ne considère que l'amygdale. Quel est votre avis, Dr Rabbit ?

Écrit par : Géo | 31/12/2018

Excellente question, Dr Géo ! Vous avez décidé de saboter mon réveillon de la Saint-Sylvestre, ou bien ?
Alors, pour ceux qui aiment les formules universelles, je répondrai (notez s.v.p.) : « Je n'ai peur de rien, mais me méfie de tout ». Ça ne devrait passer, ni pour une une névrose, ni pour une psychose : je l'ai testée sur Google. Par contre, c'est en inversant les termes que ça pose problème. Pour conclure (mon champagne est en train de s'éventer), vous pouvez construire n'importe quelle logique à partir de tout concept basé sur une expérience, et lui donner le nom qui vous plaît. Ce qui est important, tout comme en politique d'ailleurs, c'est le nombre de “like“ qui va asseoir la légitimité de vos superstitions.
La Chine étant déjà en 2019, je vous dis donc : « xīn nián kuài lè ».

Écrit par : rabbit | 31/12/2018

Réveillon de la St Sylvestre ? Qu'est-ce que c'est que ce truc de vieux ? Cela existe encore ? Encore un truc pour boire du champagne, ce truc avec des bulles pour faire croire que c'est bon ?

Écrit par : Géo | 31/12/2018

Vous apostasiez ? Vous abjurez votre foi ? Vous reniez vos racines ? Vous gilet-jaunisez ?
Ou vous faites simplement un déni du Taittinger '45, du Dom Pérignon '46 et du Bollinger '61 de vos James Bond préférés ? Il est temps de sortir de la corruption morale où vous macérez. Une réforme intellectuelle s'impose et je m'y emploierai au cours de l'année qui vient. Entretemps, couchez-vous de bonne heure et renoncez au chasselas (du moins dans de telles proportions).

Écrit par : rabbit | 31/12/2018

Pour ma part je n'ai peur de (presque) rien et je me méfie de pas grand chose. Le presque étant la foule. Mais je ne suis jamais allée la "nuit dans la nature profonde". Ce doit être magique ou effrayant. Nonobstant j'aime assez me faire peur. Je me demande d'ailleurs de quoi pourrais-je avoir peur puisque que je n'ai pas peur de mourir ? De vivre sans doute...
Vous avez omis le meilleur : un KRUG Grande Cuvée...
Bonne année, bonne santé à celui qui nous accueille et nous enchante ici, cher Gilbert, et à vous Rabbit et Géo (Je commence par le plus âgé des deux (*_~)).

Écrit par : Ambre | 01/01/2019

"Mais je ne suis jamais allée la "nuit dans la nature profonde". Tout est là. Le jour et la nuit. En Afrique, de jour, tout va bien. Il vaut mieux éviter la nuit, surtout sur les routes. Le nombre d'expats qui se sont encastrés dans un camion arrêté après un virage sans visibilité, sans feux, sans avertissement...
Et il y a seul ou accompagné. Telle randonnée en montagne, seul un jour de semaine par mauvais temps prend tout de suite une tournure très différente. Je me souviens d'un Brotzet un mercredi, seul, alors qu'il neigeait, à une époque où il n'y avait pas de téléphone portable (de toute façon inutile, il n'y a pas de couverture du réseau là-haut) : cela avait un sens très différent que la même randonnée un dimanche avec une autre personne. Quand vous avez passé le couloir, il ne vous reste plus qu'à descendre à Derborence dans un vallon absolument désertique, et remonter ensuite sur le Pas de Cheville. C'est tout près d'ici, c'est néanmoins très loin dans l'ambiance. Un autre monde...

Écrit par : Géo | 01/01/2019

Ach ! quand le romantisme allemand s'empare de nos carcasses pantelantes...

L'évocation de Géo évoque irrésistiblement le mythique “Wanderer“, celui peint par Caspar David Friedrich (1774-1840) ou versifié par Georg Philipp Schmidt von Lübeck (1766-1849), puis mis en musique par Franz Schubert en 1816.

«Je viens de la montagne,
la vallée fume, la mer gronde
j'erre silencieux, ne suis que peu joyeux,
et mon soupir demande toujours : où?

«Le soleil me laisse froid
la fleur, fané, la vie, vieux,
et ce qu'ils disent, un écho vide;
je suis partout un étranger.»

Où es-tu, mon pays adoré?
Je t'ai cherché, pressenti, mais jamais connu!
Le pays, le pays vert comme l'espoir,
le pays où fleurissent mes roses.

Où mes amis se promènent,
où les morts ressuscitent,
le pays qui parle ma langue,
ô pays, où es-tu?

J'erre silencieux, ne suis que peu joyeux,
et mon soupir demande toujours: où?
En un chuchotement d'esprit m'arrive la réponse:
"Là où tu n'es pas, se trouve le bonheur."»

Moi-même, qui ai cherché le bonheur partout sur cette maudite planète, j'ai aussi passé une partie de la soirée du 31 décembre 196X, à boire du champagne avec les fantômes dans un cimetière alsacien.

Écrit par : rabbit | 01/01/2019

"Ach ! quand le romantisme allemand s'empare de nos carcasses pantelantes..."
Enfer et damnation ! Voilà que nos historiens révisionnistes, qui pullulent tels la vermine dans les habits de certains, prétendent que Carcasse était le nom de la jument de de Turenne.
"Avant le combat, il apostrophe sa jument Carcasse : « Tu trembles, Carcasse, mais tu tremblerais bien davantage si tu savais où je vais te mener ». Il est tué par un boulet de canon au début de la bataille."
https://francearchives.fr/commemo/recueil-2011/39749
Turenne s'adressait à lui-même, minables historiens de salon. Qu'en avait-il à foutre de parler à sa jument avant de partir mourir à la bataille ?

Écrit par : Géo | 01/01/2019

Par sainte Thérèse d'Avila !!!
Pour m'endormir le soir, au lieu de consommer des benzodiazépines comme l'ensemble de mes contemporains, je lis « Le Siècle de Louis XIV » de Voltaire. Or dans cet opus, je remarque comme vous que les gens de cette époque avaient l'étrange manie de faire des phrases et de laisser des mots d'esprit à la postérité. Chacune des batailles qui ont émaillé le règne ont laissé pas moins de 4'000 morts dans chaque camp, et les protagonistes se mettaient à 4 ou 5 suivant l'intérêt de la bataille : Louis XIV, les Habsbourgs, l'Empire Allemand, la Grande-Bretagne et parfois les Pays-Bas. À part ces coupes claires de population, on détruisait avec grand plaisir les villes et les villages, puis on ruinait les campagnes pour qu'il ne reste plus rien à manger. Mais à la fin de chaque victoire, on faisait de phrases à la façon des classiques latins, pour les graver dans la grande Histoire.

Écrit par : rabbit | 01/01/2019

On sent une très forte influence de Ernst Jünger chez vous. Vous êtes sûr de ne pas avoir fait l'Algérie ou l'Indochine en douce ? Sinon, vous auriez aimé et vous vous sentez frustré de ne pas avoir suffisamment massacré de nos frères humains, inférieurs certes mais néanmoins humains ??? (la chasse, c'est très bien mais bon : ce ne sont pas des humains...)

Écrit par : Géo | 02/01/2019

J'ai adoré « Sur les falaises de marbre » et en particulier cette phrase : « Son principe était que toute théorie représente une contribution à l’universelle genèse, l’esprit de l’homme en chacun de ses âges concevant à neuf la création, et que chaque interprétation recèle autant de vérité vivante, et pas davantage, que la feuille qui se déploie pour bientôt périr ». J'ai connu de nombreux vétérans de l'Indochine et de l'Algérie, et vous me corrigerez si je me trompe, mais on ne vit pas plusieurs années en Afrique sans intégrer quelques attitudes ou comportements dits “post-coloniaux“ ou "françafricains". À part ça, avez-vous observé comment, chez Monsieur Montabert, des commentaires sont mis en attente, puis publiés avec un décalage de plusieurs jours, de façon à les éloigner chronologiquement de l'actualité ?

Écrit par : rabbit | 02/01/2019

Montabert n'a pas que cela à faire, ce doit être ça. Je ne peux lui en vouloir, quand je vois à quel point les autres ne publient tout simplement pas du tout. Vous ne voulez pas ouvrir un blog, rabbit ? Vous, vous devriez y arriver et ce serait vraiment très, très intéressant. Il n'y a pas que les canards laqués dans la vie, après tout...
Cela ne nous empêchera pas de continuer à squatter chez Mr Gilbert, bien sûr...
De loin le meilleur de tous les blogs, jusqu'à preuve du contraire.

Écrit par : Géo | 02/01/2019

"Le Siècle de Louis XIV" remplace vraiment les benzodiazépines Rabbit? A vrai dire ça se pourrait bien, je pense que ça me ferait rapidement piquer du nez. Mmm!

Je vais rebondir sur Ernst Jünger. En ce début d'année je pioche dans ma bibliothèque quelques Correspondances et Journaux intimes d'écrivains pour voir ce qu'ils écrivent, par exemple, en date d'un 2 janvier. Je fais cela de temps en temps et pas seulement en début d'année mais à d'autres dates "marquantes". Dans son Journal Parisien, E. Jünger écrit :

Paris, 2 janvier 1944.

L'année 1943 qui vient de s'écouler et que j'ai commencée au Caucase a apporté avec elle tout ce que l'on craignait. Par contre, elle n'a pas amené la fin de la guerre, que beaucoup avait prévue pour l'automne.
J'ai commencé l'année en me rendant invisible par une virevolte, c'est-à-dire en me dérobant à mes occupations ordinaires : sieste de deux jours avec conversations, lectures, café fort, fruits et vins.
J'ai retrouvé, dans Hölderlin, la lettre à Bellarmin avec ses terribles vérités sur les Allemands. Il est de fait qu'en ce pays, l'homme supérieur ressemble à Ulysse, raillé, sous sa figure de mendiant, par d'indignes usurpateurs. Quelle vérité en ce passage : "Le servilisme gagne et, avec lui, le courage grossier."
Puis j'ai achevé Le Grand Meaulnes d'Alain Fournier. Un de ces rameaux desséchés par où le romantisme atteint le XXe siècle. On voit combien la montée de la sève dans les cimes devient plus difficile de décennie en décennie.
Erré longtemps pour achever la volte, dans les recoins du Quartier latin et les curieuse ruelles à l'entour de la rue Mouffetard, et revenu au Raphaël, où je me suis faufilé par l'escalier de service.

Kirchhorst, 1er janvier 1945 (le 2 il n'écrit pas et reprend le 4)

Passé la Saint-Sylvestre avec Perpetua, Hanne Menzel, Fritzi Schultz et Hilde Schoor. L'année a commencé par une allocution de Kniébolo [Hitler (N.d.E.)], profondément emmuré dans l'esprit de haine et dans les conceptions caïnites. Atroce, cette descente à des abîmes toujours plus obscurs, cette fuite météorite loin de la sphère du salut. Le néant ne peut que croître sans cesse de ces gouffres, et jaillir d'eux la flamme.
Méditation de Saint-Sylvestre : nous approchons du tourbillon central du maelström, d'une mort quasi certaine. Aussi dois-je me tenir prêt, m'armer intérieurement pour passer sur l'autre rive, la rive lumineuse de l'être, non pas contraint, sans liberté, mais plein d'acquiescement intime, d'attente paisible sur le seuil obscur. Bagages, trésors, il faut les quitter sans souffrance. Car ils n'ont point de valeur que s'ils enclosent un rapport à l'autre rive. Cette foule de manuscrits, travail d'ans qui mûrissent - je dois me faire à l'idée de les voir dévorer par la flamme. Alors subsistera uniquement ce que je n'ai pas conçu ni rédigé pour les hommes : l'être d'auteur en son essence. Elle me reste pour mon grand voyage par-delà le temps. Il en va de même des êtres et des choses que j'abandonne - ce que notre union a de vrai, de divin, est entièrement indestructible : la profondeur où je les ai aimés. L'étreinte la plus fervente n'est que le symbole, l'image de ce lien indissoluble - là-bas, nous serons un dans le sein maternel que la corruption n'atteint pas, et notre œil ne sera plus de la lumière, il sera dans la lumière.
[...]

Il y a une suite mais je termine sur cette méditation de la Saint-Sylvestre.

Écrit par : Ambre | 02/01/2019

Faites-nous plus souvent des commentaires de cette profondeur, Ambre.

Écrit par : Géo | 03/01/2019

Bigre, mon commentaire est publié ! Écrit hier soir, il n'a pas été publié sur le champ. Et donc j'ai pensé qu'il avait disparu et, ne faisant jamais de copie je me suis dit : tant pis, pas le courage de retranscrire ces textes. J'étais un peu dépitée ;-))
Vérification ce matin et pas de commentaire.
Et voilà que je reçois le commentaire de Géo ! (Merci).
La "profondeur" n'est pas mienne (malheureusement) mais celle de Jünger, disons que le choix de mes citations d'auteurs est une forme d'admiration et d'acquiescement. Des pensées ou réflexions que je fais miennes à défaut de savoir les dire ou écrire.
Et celle citée par Rabbit m'a interpellée.

Écrit par : Ambre | 03/01/2019

"La "profondeur" n'est pas mienne (malheureusement) mais celle de Jünger,"
Oui, mais vous nous l'avez fait connaître, et avec quelle pertinence !
En fait, je crois que tout a déjà été écrit, tout a déjà été dit. Il faut juste savoir où trouver ces merveilles d'intelligence. Donc merci...

Écrit par : Géo | 03/01/2019

N’oubliez pas Julien Gracq, admirateur de Jünger et dont l’oeuvre littéraire est placée sur une même orbite (lire « L’archipel »). On peut aussi ajouter Buzzati pour former un trio de musique de chambre.

Écrit par : rabbit | 03/01/2019

Et j'ajouterai Elias Canetti pour former un Quatro ^_^

Écrit par : Ambre | 03/01/2019

Mais Canetti ne parle que de lui-même, non ?

Écrit par : rabbit | 03/01/2019

Mais Je est un Autre !

Écrit par : Ambre | 03/01/2019

"[...] Mais ce n'était pas uniquement l'amour de ma mère qui alimentait mon amour-propre. La faute en était - si l'on peut parler de faute - à l'almanach Pestalozzi destiné aux écoliers. Cet almanach m'accompagnait depuis trois ans, je l'avais lu et relu en entier car on y apprenait une foule de choses du plus haut intérêt. Mais on y trouvait surtout les portraits de s grands hommes, et les pages qui leur était consacrées dans la partie calendrier proprement dite étaient devenues en quelque sorte mes tables de la loi. [...] J'avais reçu l'almanach en 1917 et d'emblée j'avais été conquis : on y trouvait les grands découvreurs que j'admirais tant, Christophe Colomb, Cook, Stanley, Humboldt, Livingstone, Admundsen. On y trouvait les poètes : ouvrant pour la première fois l'almanach au hasard, je tombais précisément sur Dickens; son portrait, le premier que je voyais de lui, ornait le coin supérieur gauche du feuillet consacré au 6 février. A côté, juste sous la date, cette parole de lui : "Accorde un regard à l'homme qui ne se distingue pas de la multitude!" - une phrase qui finit par s'imposer à moi avec une évidence telle qu'il m'est difficile d'imaginer aujourd'hui qu'elle m'ait jamais paru nouvelle; mais on y trouvait aussi Shakespeare et Defoe dont le Robinson Crusoé figurait parmi les premiers livres que mon père m'avait offert en Angleterre; Dante et Cervantès aussi; et Shiller, bien entendu, ainsi que Molière et Victor Hugo dont ma mère parlait souvent; Homère que je connaissais par les "Récits de l'Antiquité classique" et Goethe dont le "Faust" était souvent évoqué à la maison sans que l'on m'eût jamais permis de le lire; Hebel dont le "Schatzkästlein" nous servait de livre de lecture au cours de sténographie et beaucoup d'autres dont j'avais lu des poèmes dans mon livre de lectures allemandes.[...]
[...]
C'était une vie merveilleuse que je menais en compagnie de ces grands hommes. Toutes les nations, tous les domaines étaient représentés. [...] On pouvait voir Bach, Beethoven, Haydn, Mozart et Schubert. Je connaissais la Passion selon saint Matthieu par l'impression que son audition avait laissé à ma mère. Je jouais déjà des morceaux de la plupart de ces musiciens [...]. Et puis, il y avait Socrate, Platon, Aristote et Kant. Il y avait aussi des mathématiciens, des physiciens, des chimistes, des naturalistes dont je n'avais entendu parler. La Scheuchzerstrasse où nous habitions portait le nom de l'un de ces derniers. Bref, on trouvait là une foule de savants, c'était un Panthéon d'une incroyable richesse. Je présentai à ma mère tous les médecins qui y figuraient, espérant lui faire sentir à quel point ils étaient supérieurs à M. le professeur. Ce que j'aimais bien aussi, c'était le fait qu'une mince place seulement revenait aux conquérants et aux chefs de guerre. C'était une politique consciente du concepteur de ce calendrier : il avait voulu y réunir les bienfaiteurs de l'humanité et non ses ennemis. [...] "Il n'y a qu'en Suisse qu'on voit des choses pareilles, dit ma mère. Je suis bien contente que nous vivions ici."
Un quart peut-être des grands hommes représentés dans l'almanach étaient des Suisses. La plupart d'entre eux étaient des inconnus pour moi. [...] Ils ne figuraient pas là sans raison. peut-être aussi s'y trouvaient-ils en partie parce qu'il s'agissait d'un calendrier suisse. Mais j'étais plein de respect pour l'histoire des Suisses; en ma qualité de républicain, je les aimais autant que les Grecs de l'antiquité. Je me gardai donc de mettre aucun de ces personnages en question, me berçant de l'espoir que les mérite des uns et des autres s'imposeraient à moi petit à petit.
[...]
Il m'est difficile de décider dans quelle mesure le calendrier a exercé une influence positive sur moi; ce qui est hors de doute, c'est qu'il m'a poussé à nourrir des ambitions quelque peu démesurées. [...] Et bien que je fusse amené, par un cheminement mystérieux de la pensée, à me dire que je marcherais un jour sur les traces de celui-ci ou de celui-là, il restait toujours la masse des autres : ceux qui s'étaient illustrés dans des domaines dont j'ignorais tout, ceux dont le processus de pensée me restait étranger, ceux que je n'imiterais jamais et qui, justement pour cette raison, m'en imposeraient encore davantage que les autres. Le miracle c'était tout cela : la richesse de ces grands esprits [...]. je ne vois pas ce qui aurait pu me donner une idée plus frappante de la diversité, de la grandeur, des espérances de l'humanité que cette assemblée de 182 parmi ses plus éminents représentants.

Elias Canetti, Histoire d'une Jeunesse La langue sauvée. (Chapitre : Parmi de grands hommes)

C'est sûr que l'almanach Pestalozzi vole plus haut que le calendrier des "Dieux du stade 2019" !

Soyez rassurés, je vais arrêter là mes retranscriptions;-)). C'était pour démontrer que parler de soi chez Canetti dépasse tout de même l'égotisme. Mais peut-être que je me trompe...

Écrit par : Ambre | 03/01/2019

Ou alors : « Soi-même comme un autre » (Paul Ricoeur). Ce qui n'est pas tout-à-fait la même chose, vous en conviendrez. Le JE, le MOI, le SOI et l'AUTRE sont des points de vue différents d'un sujet sur lui-même faisant l'objet de ses fantasmes. Et vice-versa bien sûr. Mais là j'arrête, ça risque de créer un tsunami dans la boîte crânienne. À part ça, vous avez vu que les Chinois ont envoyé un engin sur la Lune pour photographier le Lapin (兔子) qui nargue la Terre depuis des millénaires ? Ça c'est plus scientifique.

Écrit par : rabbit | 03/01/2019

Finalement c'est plus terre-à-terre d'aller sur la lune que de feuilleter un almanach !

Écrit par : Ambre | 03/01/2019

L’Almanach du Lapin boiteux ?

Écrit par : rabbit | 04/01/2019

L’Almanach du Lapin boiteux ?

Écrit par : rabbit | 04/01/2019

Je ne vois aucune indication concernant un problème de hanche (0_0) :
https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Johann_Heinrich_Pestalozzi

Écrit par : Ambre | 04/01/2019

Il s’agit de celui-ci http://www.lebendigetraditionen.ch/traditionen/00138/index.html?lang=fr

Écrit par : rabbit | 04/01/2019

Ah mais ! Vous avez d'excellents almanachs en Suisse. Je suppose qu'ils n'existent plus?

Écrit par : Ambre | 04/01/2019

Au contraire, le pays n’a pas changé depuis le XVIIIe siècle. On n’y brûle plus les sorcières, mais l’esprit y est demeuré (c’est le terme approprié) le même.

Écrit par : rabbit | 04/01/2019

Venant de quelqu'un qui vit en Chine et en est fier, il y a de quoi se poser des questions sur les ravages de l'âge chez le lapin radoteur...
Voici ce que j'ai trouvé sous la plume d'Isabelle Falconnier, dans Le Matin Dimanche du 23 décembre, interview du chouchou de ces dames, Quentin Mouron, qui dit des bêtises aussi énormes que Rabbit dans le blog de S.Montabert...
"Vesoul, le 7 janvier 2015" est de fait son roman le plus abouti. S'inspirant de la tradition picaresque et chevaleresque issue du "Don Quichotte" de Cervantes, il se livre à une féroce critique sociale et politique de notre société, culminant le 7 janvier 2015 à Paris, jour de l'attentat contre Charlie Hebdo. "J'avais envie de dialoguer avec la tradition romanesque de Diderot, "Bouvard et Pécuchet" de Flaubert, reprise par Joyce et Gombrowicz. Avec le désir de me distancer de la tradition réaliste en vogue. Cette forme héritée du XVIème siècle me semble la plus pertinente pour donner corps à cette opposition entre ceux que j'appelle les "picaros", soit les voyageurs de l'Occident mondialisé, les gens mobiles, nomades, étudiants, artistes ou intellectuels, et les sédentaires, qui n'ont pas les moyens de cet idéal de liberté et se replient dans des réflexes communautaires et populistes. J'ai écrit une farce, certes, mais sérieuse. La violence sociale et politique que je décris, elle est là, prête à jaillir. Regardez les gilets jaunes, les élus d'extrême droite en Italie, en Autriche ou au Brésil. Des couches sociales entières se sentent humiliées, appauvries. Les attentats contre Charlie Hebdo incarnent la quintessence d'un clash en cours entre ces deux mondes."

En d'autres termes, pour Quentin Mouron, Gilets jaunes et frères Kouachi : blanc bonnet, bonnet blanc. Vous êtes tombé sur plus grotesque que vous, rabbit. Cela devait arriver...

Écrit par : Géo | 04/01/2019

Pot de fer contre pot de terre, et si le pot de terre l'emportait ?

Écrit par : Corto | 04/01/2019

Hélas x 3, Géo !
Comme vous, je suis atterré par le consternant commérage de ces individus qui monopolisent l'écran télé à journée faite et dont la prose est du même acabit que celui de la commère que vous citez supra. Une macédoine de notions composites, sans aucun rapport de correspondance entre elles, et qu'un discours chancelant voudrait de présenter comme “nouveau et intéressant“ (Actuel, 1970-1995).
Dans ces conditions, pourquoi ne pas passer ses dernières années dans un pays dont vous ne comprenez pas la langue et dont “la culture vieille de cinq mille ans, très différente de la nôtre“ (Philippe Dessertine, “C dans l'air“, 04.01.2019) passe souvent à côté de votre raquette, quand votre compagne n'est pas là pour renvoyer la balle depuis le fond du court.
Ce sera ni le pot, ni le fer, ni la terre, mais la poêle antiadhésive Tefal : il faut vivre avec son temps.
Bonne nuit.

Écrit par : rabbit | 04/01/2019

Rabbit, vous voulez dire "C dans l'air“, 04.01.2019"

mais 2018 ?

Écrit par : Corto | 04/01/2019

Mais de grâce, ne nous étouffons pas dans la guimauve, c'est une fin ridicule.

Écrit par : Corto | 05/01/2019

"Dans ces conditions, pourquoi ne pas passer ses dernières années dans un pays dont vous ne comprenez pas la langue"
1. Parce que je n'ai pas de compagne chinoise. Sans elle, vous ne feriez pas le fier là-bas...
2. Je n'ai plus du tout envie de couple. Je serai seul sur une île déserte avec la plus belle femme du monde, je lui proposerais le plus de philia possible et zéro éros. En d'autres termes, je n'ai aucune inimitié envers les dames, au contraire, mais ce qu'impliquent les relations de type "eros", j'en ai assez. Les histoires d'amour finissent mal en général et donc au bout d'un certain nombre, cela fatigue...

Alors la Chine tout seul à 67 ans (dans un mois), nein danke. Tout le monde peut comprendre ça. Et le camarade chien a nettement besoin de moi. Chacun vit la Suisse comme il veut. On peut presque tout faire par ici. Mais je ne me suis jamais mis à la plongée dans la gouille dans la Plaine du Rhône, malgré mon brevet de divemaster de chez PADI...Pemba ou la gouille, ce n'est pas vraiment pareil, je vous laisse ça. D'ailleurs, s'il n'y avait pas eu de problème de type "eros" avec la dernière de mes ex, je serais resté au Mozambique...

Écrit par : Géo | 05/01/2019

Très réconfortant de vous lire Géo (Et pourtant 67 ans vous n'êtes pas encore vraiment HS ou HL (hors limite;-)))
Mais tous ces témoignages (bidons) qu'on veut nous faire croire, de plus en plus nombreux de vieux, vieilles, vieillards qui auraient une vie sexuelle encore active et qui s'en vantent et s'en réjouissent, quelle misère.
Néanmoins, ne prohibons pas la tendresse Bordel ! Mais celle-ci ne peut être qu'un miracle dans une rencontre qui arrive après une longue vie.
Elle peut être cependant le prolongement d'une vie à deux...
"La tendresse sauve tout,
Quand l'amour a mis les bouts"
Pierre Perret

Écrit par : Ambre | 05/01/2019

Il semblerait que ce dont les suisses souffrent le plus, c'est de ne pas souffrir !

Écrit par : Corto | 05/01/2019

Ceci-dit, tant mieux !!

Écrit par : Corto | 05/01/2019

Que cela n'empêche personne d'aller dans une librairie et d'acheter le dernier Houellebecq, juste histoire d'arrêter de trop s'écouter !!

Écrit par : Corto | 05/01/2019

Reprenons tout ça, c'est le boxon.
La proposition n° 1 de Géo n'est qu'à 50% vraie. Je vis tout seul en Chine, mais je peux compter sur une vingtaine de personnes pour la logistique, réparties sur l'ensemble du territoire. Toutes sont dirigées à distance par Mme Rabbit. Celle-ci vérifie en plus chaque jour l'état de ma forme physique et mentale par WeChat (autrefois Skype). En cas d'absence de plus de deux jours, Mme Rabbit alarme directement l'état-major de l'Armée Populaire de Libération (2 millions de militaires actifs) pour qu'ils se mettent à ma recherche. Mais depuis cette année, je suis enregistré dans la base des données de reconnaissance faciale. Dès mon entrée sur le territoire chinois, on peut suivre ma trace partout : avion, train, bateau et métro. Ce qui rassure Mme Rabbit. Et moi également, puisque la Chine entière sait qui je suis, d'où je viens et ce que je fais dans le pays. On ne peut donc pas me prendre pour un espion, un terroriste, un agitateur politique ou religieux. C'est ça vivre en paix à notre époque dans un pays de 1'394'112'547 habitants. Alors qu'en Suisse, Géo a le sentiment de vivre une paix absolue, mais il commence à avoir peur de sortir de chez lui à cause des immigrés et des gilets jaunes.

Écrit par : rabbit | 05/01/2019

On y va de ce pas.

Écrit par : Maurice Jacques Jaccard | 05/01/2019

"Alors qu'en Suisse, Géo a le sentiment de vivre une paix absolue"
Détrompez-vous. A minuit entre 24 et 25 décembre, j'ai été réveillé par les cloches qui sonnaient.
Et le 31, par des pétards.
Pour le moment, ça va. Ah, j'oubliais : les jeunesses et leur tambour. Même eux se sont méchamment calmés. Cette année, je leur ai suggéré de créer une section fifres, ils m'ont regardé avec commisération mais néanmoins répondu poliment. Niet...

Écrit par : Géo | 05/01/2019

Sans oublier que le genevois K. Z. préparait les fêtes avec un autre type de rituel.

Vous savez, là bas, au bout du lac, dans la ville des mosquées de Calvin.

Écrit par : Corto | 05/01/2019

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