30/12/2018

Falsifier la réalité pour mieux l’enchanter

Non, on ne fera pas l’apologie de ces «fake news» ou «infox» qui infiltrent les réseaux sociaux jusqu’à déstabiliser un gouvernement ou susciter des jacqueries déboussolées. On veut simplement saluer une tradition moins malsaine, moins geignarde, que d’immenses écrivains pratiquent depuis la nuit des temps: le conte pour enfants. La réalité du monde y est un peu distordue, exagérée, tantôt avilie, tantôt sublimée. Car l’imagination enfantine réclame d’être nourrie d’histoires qui ne sont pas forcément crédibles, de fables à la fois amusantes et morales. Et de s’enluminer d’anecdotes irrationnelles avant que l’âge dit de raison, et surtout l’usage d’un premier téléphone portable, ne viennent tout dépoétiser. Quelle désillusion quand un «twitt », en plus de Donald Trump, nous avise que le Père Noël n’existe pas! 

On n’est pas obligé de croire le président des Etats-Unis. Et à son Santa Claus, on peut préférer le saint Nicolas des Fribourgeois. Ou son cousin vaudois le Bon Enfant, qui était moins catholique et moins célibataire. Il n’était pas vêtu de rouge mais de blanc. Accompagné de son épouse à nez crochu la Chauchevieille, qui était en noir, il dansait sur les toits enneigés de Lausanne et Montreux dès les premiers jours de l’Avent et jusqu’à l’Epiphanie. 

Pourtant, des légendes, il s’en tisse par toute saison, ou il suffit de relire un La Fontaine, un Perrault, un Hoffmann, un Grimm, une Ségur, mais aussi le facétieux Roald Dahl, le coruscant Pierre Gripari… S’ils sont un peu tombés dans l’oubli, le Pays de Vaud a eu, au XIXe siècle, quelques conteurs profiliques, dont le doyen nyonnais Philippe-Sirice Bridel (1757-1845) et le montreusien Alfred Cérésole (1842-1915). Ils ont inventé les fées Frisette et Suzetta qui hantèrent les grottes de Vallorbe en compagnie du forgeron de Cugillon et de l’ermite alchimiste Sylvestre.

Entre les luminosités lémaniques et les crêtes ténébreuses du Jura, notre région était peuplée d’autres charmants humanoïdes appelés «servans", ou «serfous", ou encore «hauskanairous» (s’ils avaient une queue recourbée…). Des lutins vaudois en quelque sorte; des farfadets volants qui avaient l’accent chablaisien. En culotte de peau et gilet festonné de fleurettes alpines, ils gardaient la nuit nos modzons et génissons en échange d’un modeste bol de lait.

21/12/2018

Revoilà la domesticité à l’ancienne!

Il devient «tendance» de nourrir chez soi un rat, un furet, voire un cobra royal «absolument inoffensif» (sauf quand il est de mauvaise humeur…) plutôt qu’un hamster en sa cage à roue, une chatte rousse ou un teckel fidèle. Titi, Minouchette et Belles-Oreilles en sont jaloux. Mais si la domestication des animaux se sophistique, la domesticité des humains reste inchangée, depuis 20 ans qu’elle resurgit dans des foyers modernes «éclairés». Selon une étude française*, une valetaille à l’ancienne serait de retour dans leur nation qui pourtant a été la première à abolir toute forme de servitude: des statistiques gouvernementales de 2017 y ont recensé 1,2 million de travailleurs clandestins peu ou pas du tout salariés. En fait ils seraient plus nombreux, car leur contrat n’est souvent pas déclaré, ou partiellement. Mais, bien-pensance et hypocrisie langagière obligent, on ne doit plus les désigner comme domestiques, mais «services à la personne». Alors que leurs propres personnalités ne sont guère valorisées, notamment dans certaines ambassades où l’exterritorialité devient une convention abusive. Jadis, leur sujétion à une maison princière de France, leur valait au moins de la considération protocolaire: ils étaient valet, échanson, majordome, camériste, gouvernante d’enfants royaux, chambellan… 

 

Dans l’aristocratie, ou ce qui en reste, on respecte mieux le personnel que chez des bourgeois nantis. Il y a 30 ans, lors d’un reportage en Anjou, je fus invité par la famille de Brissac à un casse-croûte en son fringant château Renaissance de Maine-et-Loire. Secondée par Mlle Bastienne, sa cuisinière qu’elle ne tutoyait pas, la comtesse nous servit elle-même un potage de panais. Il fut agrémenté de fromages locaux, d’un sauvignon cabernet et d’un bon pain «cuit par mes filles», précisa Mme de Cossé-Brissac. Sous sa coiffe en dentelle vieille France, la Bastienne, était elle aussi à notre table, lapant la grumeleuse popote comme les autres convives.

Et tout comme ces filles au pair d’outre-Sarine qui viennent améliorer leur français en Romandie, pour parallèlement veiller à l’entretien d’une maison et à la  garde de jolis garçonnets lausannois qui, déjà baratineurs à 10 ans, leur susurrent: «Comment dit-on «je t’aime » en schwytzertütch?»

La question les fait rosir jusqu’à leurs paupières greffées de piercings. D’un bout de langue, pareillement annelée, elles chuintent: « I ha di gärn…»

05/12/2018

Une pomme, ça se croque toute l’année

 

De tous les arbres fruitiers, il est à la fois le plus indigène et le plus universel. Le pommier se cultive aussi bien entre nos bourgades récemment fusionnées de Pampigny et d’Apples, la bien-nommée, qu’à l’ombre des Monts-Célestes de la Chine et du Kirghizistan. Et jusqu’aux vergers du Paradis où, selon la Genèse, la première énigme de l’humanité se serait nouée sous ses frondaisons quand il était l’Arbre de Vie et de la Connaissance. Mais la consommation de ses pommes ne pouvait conduire qu’au péché. Des millénaires après cette navrante leçon théologique qui réduisait notre mère Eve à un être inférieur, le  jeunot Firmin Sautebon osa cette question, au petit-déjeûner d’une famille de Grougnens-sur-Morges: «Grand-Papa, pourquoi lorsque Mamy et toi parlez de tante Aline, vous prenez un ton spécial? » Réponse du très chenu pasteur Jean-Abraham Sautebon: «Parce qu’elle a goûté au fruit défendu». On était en 1946, c’était hier…

C’est dire si ce fruit-là a été symboliquement chargé de connotations morales archaïques et contraignantes. Gustave Flaubert, en sa majesté stylistique, s’en navrait au XIXe siècle: «Quand on songe que le christianisme a pour base une pomme!» Parole de Normand - il était né à Rouen en 1821. Et l’on sait que la Normandie est un humus propice à la culture du pommier: les druides celtes le vénéraient comme un totem et prélevaient sur son écorce rosâtre et squameuse des substances curatives. Dans leur sillage, des moines bénédictins ne se soucièrent, eux, qu’aux fruits pour inventer dans le silence de leurs cloîtres le jus de pomme, le cidre puis, au XVIe siècle, le calvados.

En Romandie, leur cueillette s’effectue généralement avant les premières gelées d’automne pour qu’elles soient conservées dans des cagettes qui embaumeront nos celliers durant tout un hiver. Cette tradition naturelle les rend appétissantes et commercialisables par toute saison, et dans leur vertigineuse diversité: vers l’an 70 après J.-C., Pline l'Ancien en répertoria une centaine de variétés. Aujourd'hui, on en recense plus de 20 000 dont 7 000 sont en vente sur les marchés du monde.

Mais les plus colorées des pommes, les plus spirituellement savoureuses, se trouvent l'Art Institute de Chicago. Elles ont été cajolées à l’huile, en 1899, par le plus fruitier des peintres français: Paul Cézanne.