20/01/2019

Pout conjurer le smog, devenez poète!

En ce mois de janvier, le ciel devient bleu et or sur nos cimes et préalpes, comme dans les enluminures médiévales. Mais à moins de 1000 m, il prend une couleur de «lavasse», devient fuligineux, ou «légèrement ouaté». Les épithètes dépréciatives ne manquent pas à ces ronchons de citadins; à ces bobos urbains qui ne peuvent aller skier le week-end à Leysin, et gémissent d’être privés du soleil d’hiver. Car son disque, plus rond que celui d’été, émet une luminosité d’autant plus bienfaisante qu’elle est blanche. Le plafonnement de stratus qui l’obscurcissent sans parvenir à s’effilocher serait chargé de particules fines issues de polluants industriels qui ternissent de majestueux bâtiments mollassiques de Lausanne, ou d’autres en pierre jaune d’Hauterive de la rue Four, à Yverdon. Et cela opérerait aussi comme un éteignoir sur les berges rocheuses de Vevey, la pénéplaine mamelue de la Broye et ses sentiers. En persistant, ce crachin-là aigrit le moral de  toute population urbaine, en Romandie plus qu’ailleurs. Plus qu’en Angleterre en tout cas, où il a pris le nom de «smog» (un mot-valise formé à partir de smoke, fumée, et fog brouillard) pour plomber l’azur shakespearien et le zébrer de pluies quotidiennes. 

Au fil des siècles, les Britanniques s’y sont tellement accoutumés qu’ils tiennent cet affreux smog pour un trésor patrimonial, un joyau de la couronne! Il leur arrive pourtant de se rendre en famille à la National Gallery pour se recolorer l’âme devant les incandescences picturales de William Turner, 1775-1851, un«voleur des vents du monde et des poussières des siècles». D’un seul coup de pinceau, ce Londonien pur sucre aux yeux tristounets, faisait fuser des flots de couleurs en trouant par-ci par là le ciel.  

En Suisse, où la qualité de l’air se serait améliorée depuis 20 ans, on se libère de toute morosité en croquant du chocolat noir. Plus efficacement, et pour conjurer ce plafond en verre dépoli qui nous désensoleille, on peut relire des poètes grecs et romains experts en phénomène de transcendance climatérique. Ou encore les romans, essais ou poèmes de Jacques Chessex, où la brume la plus brumeuse  se confronte aux noirceurs les plus noires. Et il en jaillit de la lumière!

Dix ans après sa mort subite à Yverdon, l’ermite de Ropraz flamboie encore.

12/01/2019

Changer de peau, ou porter un masque

Jadis, on priait Dieu - sinon Satan - pour qu’il transforme notre ennemi en cloporte, en ver de terre, en betterave. Que sais-je? en brosse à récurer, en vespasienne turque… Or le vent tourne: happée par une mode étasunienne, Silette Souriçon, qui blanchit mon linge près d’Ouchy, ne souhaite plus de mal à personne. Pas même à sa belle-sœur! Elle n’aspire qu’à se transformer après sa mort (le plus tard possible) en un haut mélèze de la région de Bassins, sur Nyon, ou en perruche ondulée - «pour sa gorge blonde et son caractère indépendant». Après quoi, elle verra: «On a bien le temps, l'éternité est assez longue.» Sa croyance en la transmigration des âmes s’est ravivée quand un magnétiseur d’Annemasse lui prouva scientifiquement qu'elle était riche de vies antérieures. Elle a été tour à tour la reine assyrienne Semiramis, le pharaon Nektabo II, la nièce de César; peu après un des deux larrons crucifiés à Golgotha, mais elle ne sait plus lequel. Finalement, elle fut la danseuse Isadora Duncan, étranglée en 1927 à Nice par une écharpe enroulée dans une roue de sa voiture. De là proviendraient ces maux de gorge qui l’étreignent le soir au chemin des Mouettes. Une fois morte, Silette, choisira mieux, dit-elle.

Car l’individu se lasse tellement d’être lui-même qu’il aspire à changer de peau, de sexe, d'espèce, mais aussi d’époque. Avant d’entamer ces métamorphoses posthumes, il  pourra, durant une dizaine de semaines, tromper déjà son impatience en se confectionnant un déguisement de son choix pour Carnaval. On sait que dans nos contrées catholiques (Sion, Evolène, le Lötschental, Bulle, Fribourg…), ces bacchanales mettent le feu à l’hiver pour annoncer le printemps. Un espoir de renaissance. Pourquoi pas de métempsychose? A partir du 28 février, on verra ainsi des notaires barbus s'affubler en conseillère fédérale à jupe froncée, des ménagères honorables défiant le froid avec une bravoure enragée, car vêtues de la peau squameuse et poreuse de quelque monstre jurassique comme on en coud à Disneyland. On croisera des masques de Donald Trump, de son ami Kim Jong Un, d’un Macron à dents exagérément longues. Ou, qui sait? un faux gilet jaune au déguisement peu couteux, battant la semelle sur le pavé gelé d’un carrefour. 

Plus joliment, un Tintin nonagénaire, et inoxydablement juvénile.

 

 

05/01/2019

Pénurie d’or blanc, bienfaits du froid

Après un automne indien à rallonge, voilà un hiver rarement frisquet, mais qui réjouit modérément. Car si nos stations de montagne ne s’alarment plus d’une carence d’enneigement sur leurs pistes, de jeunes Yverdonnois ne peuvent plus s’adonner à des volutes de snowboard sur les buttes de Chamblon. A Morges, votre filleul Toupinet demeure penaud de n’avoir pas façonné lui-même un bonhomme de Noël en son jardinet de Peyrolaz - en lui greffant une carotte pour le nez, des cailloux aux yeux et des boutons de culotte sur la bedaine. Il lève le nez au ciel pour laper des flocons, il n’en vient pas. D’ailleurs, il en tomberait de moins en moins en Laponie, si l’on en croit des experts du réchauffement climatique. Quel sera le destin des peuples de l’Arctique, sans cet or blanc (que le Vaudois surnomme la « tchaffe» ou la «ouaffe») qui rend leurs modes de vie polaire difficiles, mais auxquels ils se sont adaptés en apprivoisant la neige tel un 5e élément, après l’air, le feu, l’eau, et cette terre qu’elle recouvre?

Pour la désigner, il existe plusieurs de mots en inuit, dont 7 ont été homologués par des lexicographes: lorsqu’elle tombe tout simplement, elle est appelée «qanik », «aputi", dès qu’elle blanchit les sols, «pukak » en y devenant cristalline, et aniu si l’eau qu’elle contient est potable. Le terme «siku», lui, s’applique à la glace océanique, celui de «nilak» à celle des lacs…  Le jour où il n’y aurait plus du tout de neige, ce glossaire diversifié disparaîtra. Ses usagers aussi.

Autre question universelle: et si un jour on perdait la sensation du froid? (De cette «fricasse» qui, chez les Vaudois, désigne aussi un excès de chaleur…) Longtemps subi comme un fléau qui rougit le bout du nez, provoque de l’hypothermie, des engelures aux mains, ou à la cornée pour qui ne porte pas des lunettes à protections latérales, le froid hivernal revient en goût chez quelques forcenés. Sans combinaison, ils nagent avec volupté dans les courants et embruns d’un Léman à moins de 10 degrés. L’immersion serait régénérative, amaigrissante. «Je profite d’y replonger telle une droguée», avoue à Vidy Marion, une sirène à prunelles mauves et en bikini rouge. «Parce que cette froidure si bénéfique n’est pas éternelle». 

Comme le Bon Dieu, Mme déteste le tiède.