23/02/2019

Le héron cendré prend l’accent vaudois

Au mitan des années 60, un grand escogriffe vous sortait avant l’aube de votre lit d’enfant pour vous conduire en voiture jusqu’au lac de Bret. La «Deudeuche» fuchsia du Tonton Jérôme, dans laquelle prédominait une odeur de marijuana, hoquetait sur la route déclive de Forel: il avait si hâte de vous présenter une certaine Ardea Cinerea. Non, il ne s’agissait pas de sa fiancée ou d’une sorcière des bois de Lavaux. Mais d’un drôle de zig «au long bec emmanché d’un long cou». Oui, du héron cendré qui inspira à La Fontaine une fable que vous veniez d’apprendre par coeur à l’école primaire. Son apparition dans notre région était alors rare, même si ses vols migratoires vers l’Espagne ou le Sahara se faisaient en automne. Ce fut donc une jubilation d’observer, même à distance brumeuse, sa silhouette esquissée au fusain avançant des jambes effilées dans l’eau stagnante, sans mouiller son plumage effiloché que l’aurore rendait opalin, ni ses ailes filamentées de noir.

De profil, cet élégant échassier évoque des acteurs du cinéma: un Louis Jouvet, un Jean Rochefort; il n’a rien d’un débraillé. Mais de face, ses prunelles d’or vous scrutent à la manière d’un brigand, d’un inspecteur fiscal, ou pire, d’une directrice d’école de couture d’avant-guerre. Son appétit le transforme en ogre fluvial. De son bec en poignard, il harponne tout ce qui glisse au fil de l’eau: gardons, carpes, sandres, brèmes, etc. Mais aussi des batraciens, des rongeurs. Si l’on en croit La Fontaine, il se contenterait d’un misérable limaçon…

Soixante après ce souvenir, j’apprends par les ornithologues de la station lucernoise de Sempach que la population héronnière a proliféré. A la mi-janvier 2019, on en recensait en Suisse 1570 individus, soit 30% de plus qu’en janvier 1994. En s’acclimatant aux lumières lémaniques, l’oiseau sacré des Chinois et des Egyptiens s’est trouvé au coeur de l’Europe une thébaïde de philosophe sédentaire. Ses virées vers la Péninsule ibérique et le Maghreb l’ennuient. Il préfère se jucher sur tous les rochers possibles au large de nos rives, depuis Clarens jusqu’aux Bains des Dames, à Saint-Prex. Et sa présence nous devient familière: si on écoute attentivement son cri rocailleux, on y dénote des inflexions douce-amères et des dièses en do mineur qui fleurent bon l’esprit vaudois.

14/02/2019

Flânerie, jogging et poudre d’escampette

Qu’il neige, pleuve, vente ou fasse soleil, le soussigné est un marcheur forcené, dont un des parcours préférés s’étire des bosquets de Vidy jusqu’aux guérites de Morges. Le dimanche matin, il salue des cormorans juchés sur des pieux d’amarrage. Ils lui répondent en se déployant en éventails chinois. Puis des cygnes wagnériens voguant en couple, des mouettes et des goélands s’égosillant en cadence, des corbeaux freux en assemblées hitchcokiennes. Rarement un autre flâneur qui se contente comme lui d’inhaler les embruns du lac pour jauger leurs effets sur l’évolution saisonnière.Plus nombreuses sont des silhouettes marathoniennes courant si vite qu’en les croisant, on ne retient que des grimaces crispées, dues à l’effort, à l’euphorie sportive. En éclaireuse, voilà une fulgurante jogueuse à tresse virevoltante et blonde; loin derrière trois papys en training et à barbe flottante. Ces humanoïdes à semelles de vent rêvent de s’envoler, s’affranchir d’une «tyrannie de l’immédiateté» imposée par des routines professionnelles. Ou par le carillon d’un ordi de poche, qu’ils ont éteint pour renouer avec une salutaire solitude mentale. Leur vélocité dominicale a le mérite de leur rendre un souffle naturel, «anténumérique», donc antédiluvien…

Il existe hélas des gens moins inoffensifs que ces hygiénistes dominicaux. Plus pressés, car soupçonnés d’un délit pénal, ils sont en fuite, en cavale. En Romandie, comme dans d’autres contrées francophones, on presse le pas, on a feu au derrière, le diable à ses trousses, on prend ses jambes à son cou, on galope comme un dératé. Chez les Gruériens, on court plus originalement «à sauts de porc», chez les Genevois d’Hermance «comme un chat maigre», chez les Valaisans de Vollèges «comme une poule chassée de son nid», en Ajoie jurassienne « aussi vite qu’un crapaud montant à l’écuelle.»

Toute une singulière métaphorisation animalière à laquelle la tradition vaudoise ne déroge pas: d’un malfrat qui a pris la poudre d’escampette sans les avertir, de vieux Leysenouds disent qu’il ne s’est «pas inquiété du prix de l’aune». Comprenez que même ses soucis d’argent ne l’ont pas retenu. A Penthalaz, dans le Gros-de-Vaud, on dira qu’il s’en va au cul du chien (en patois aou ku aou tsin), soit à l’autre bout du monde. 

- C’est où, en Australie?

- Qu’il se rende déjà au bout du lac. Genève, c’est déjà si loin!

 

 

01/02/2019

Crocodile en sauce et foie de jaguar

Intimidés par la frénésie de l’antispécisme qui leur reproche d’ingurgiter des big macs, savourer du poulet fermier ou des truites de Vallorbe, certains amateurs de viande s’en excusent piteusement sur les réseaux. D’autres montrent les crocs, roulent des biceps de recordman du barbecue et poussent l’effronterie en réclamant du gibier excentrique. Des espèces protégées d’outremer: le zébu pakistanais, le suricate de Namibie, l’alligator floridien des Everglades. Plus localement, quelque mygale «à genoux rouges» dérobée au Papillorama de Chiètres, un fauve des neiges échappé de Servion… Or, sans fabuler, on a repéré en décembre des supermarchés de France proposer sans illégalité du gigot de zèbre en guise de dinde de Noël, alors que la population de ces équidés d’Afrique centrale est en déclin. 

A Bruxelles, au réveillon d’un ami un rien folâtre de Saint-Géry, il y avait de la queue de crocodile! A quoi ça ressemble? «A du poulet fade, vaguement poissonneux, mais on l’a saucée à foison, rassure-t-il. Les gosses s’en sont resservis en frissonnant de joie dès qu’ils surent de quelle bête ça venait. Alors qu’à Pâques, ils avaient pleuré en apprenant que le lapin à l’estragon était Boubillon, un lapereau qu’ils chérissaient comme un petit chat domestique.» 

Bon, on ne débite pas encore du chaton dans les boucheries de Belgique ou de France! Ni de Suisse, où l’on se contente de vendre de l’autruche des savanes, le plus grand des oiseaux. Si la chair de la plupart des volailles est blanche, la sienne est rouge et fibreuse comme celle du boeuf. Ou du kangourou, dont la commercialisation est autorisée chez nous depuis 1980. Dans son Dictionnaire de la cuisine, Alexandre Dumas le trouvait déjà en 1873 plus aromatique que le lapin de garenne. Il y vante au passage un brouet qu’il n’a probablement pas goûté: «On fait avec de la queue du kangourou, très musculeuse et très forte, une soupe qui l’emporte sur toute autre par sa saveur et sa bonté.» Il aurait aussi mâchouillé du crapaud des Antilles, du foie de jaguar, et un fameux «beefsteack» d’ours qu’on lui aurait servi dans une auberge de Martigny. 

Or, bien avant le père de Monte-Cristo, les  Césars dégustaient à Rome une grande panoplie de fauves. 

Sauf du lion, un peu trop nourri de chrétiens.