02/03/2019

Sauvabelin, ses druides et son porc laineux

Quand la nuit tombe en ce printemps précoce que les romantiques allemands nommaient der Vorfrühling, la forêt de Sauvabelin se rallume en sonorités. En sortilèges ravéliens: les arbres gémissent en baryton-basse; la chouette hulotte sopranise un kouitt-kouitt à travers la chênaie. Une chevêchette aux yeux khôlés de romanichelle lui répond par un tioutiou de contralto, tandis que dans les clairières des crocus attendent l’aurore pour éclore. C’est dire si, en cette forêt celtique qui couronne le paysage pyramidal de Lausanne, l’évolution des saisons peut tourner au mélodrame. Pourquoi celtique? Son toponyme proviendrait du latin Sylva Bellini : «le bois de Belinus», une idole que les druides tenaient pour un dieu solaire, une préfiguration de l’Apollon des Romains. Une autre transcription le fait procéder d’un sobriquet animalier: celui de «Belin», le bélier du Roman de Renart… Ces deux légendes rivalisent de charme, mais optons pour la première, car ce Belinus fut un des avatars du Bélénos invoqué dans la BD classique. Il est, avec son cousin Toutatis, un des dieux tutélaire d’Astérix et Obélix.

Depuis, la thébaïde de Sauvabelin, ce «poumon vert des Lausannois», où des chênes sont hantés depuis trois siècles par les choucas, ne cesse de se moderniser. Au XVIIIe siècle, ce n’était qu’un décor embrouillé de taillis et de buissons. A partir de 1858, on l’agença en aire de loisir en y créant un lac «où l’on patinerait en hiver, et ramerait en été». Après trois ans de travaux, cette délicieuse nappe artificielle - qui, au nord du Léman, est ce que celui-ci est à la Méditerranée - vient d’être entièrement récurée, rempoissonnée, et entourée de berges en gravier. Naguère, on y fraternisait avec un ânon aux yeux tristounets, un paon ocellé de paillettes d’or et de gracieuses biches auxquelles Francis Poulenc avait dédié un ballet tout en rondeaux et Jacques Brel une chanson. En 2006, elles ont cédé leur parc à nouveaux locataires, de races singulières. Dont une poule appenzelloise huppée à profil de diva wagnérienne, des chèvres bottées de l’Oberland, des vaches rhétiques dont le pelage diapré est doux au toucher comme le chaton des saules. N’oublions pas le porc laineux au comportement semblable à celui du sanglier. Il est frisé comme un mouton.

 Ses prunelles sont énamourées à vous fendre le coeur.