22/03/2019

Ne comptons plus des moutons!

A peine amorcé, ce XXIe siècle a déjà mal aux cheveux. A l’exemple de Steevy, de Gougnon-sur-Oron: avec sa crête de coq gominée, ce jeune youtubeur «professionnel» ne se remet pas d’une gueule de bois pas seulement alcoolisée. La veille, il s’est gavé d’idées chagrines captées par son smartphone, qu’il noya de shots de vodka avant d’aller hop! au lit. Il n’y a pas ronflé aussi longtemps que ses grands-oncles Jonas et Samuel, au temps où Internet ne galvanisait personne. Ils étaient deux braves fermiers du village simplement fourbus d’une longue journée de semailles. Lui-même ne sommeille que par intermittences, ce qui ne ravive pas sa joie de vivre. Il a suivi les conseils d’une voisine en se mettant à compter des moutons sautant une barrière imaginaire, l’un après l’autre, indéfiniment, et jusqu’à un hypothétique endormissement. Une technique déconseillée par des chercheurs anglais d’Oxford, qui démontrent qu’elle produit l'effet inverse du but recherché chez des individus sans instruction, ou, comme moi, peu fortiches en calcul mental…

Aujourd’hui, l’insomnie devient un peu partout une affaire de prévention de santé publique. En France, où l’on ne dormirait plus que 6 heures et 42 secondes par nuit, cette insuffisance est imputée à une «addiction» (en français assuétude) abusive aux petits écrans bleus. Mais également à un horaire de bureau déréglé, à de la pollution sonore, etc. Chez nous, on dormirait un tantinet davantage, avec un gain de 18 secondes! Selon une enquête de 2015 du CHUV sur 2000 patients quadragénaires, leur sommeil dure 7 heures pile par nuit, et l’instant qui les y fait basculer n’advient qu’après 18 minutes. 

Pour combler cette carence, il est possible de s’offrir de loin en loin une courte sieste, afin de s'assoupir le temps d’une «dormaille», d’une «roupillette», d’une «schloffe» (mot d’origine alsacienne), voire d’une «pioncette». Chez les Vaudois, il existe aussi des mots tout aussi chantants pour désigner cette sieste compensatrice: d’une directrice de banque de la place Saint-François qui s’assoupirait quelques instants dans son fauteuil Voltaire, ils diraient qu’elle se dépresse. D’un paysan broyard s’étendant sur son pré après avoir écuré ses étables qu’il fait son clopet, ou sa reposée. 

Mais d’un punk à chien qui s’est évanoui sur un banc public, on dira qu’il pose sa cosse, tout simplement.

15/03/2019

Il y a 70 ans, la mort de Budry

 

Depuis 1982, une allée porte son nom à Montbenon, entre la chapelle de Guillaume Tell et la la façade à tourelles de la Cinémathèque. Paul Budry (1883-1949) méritait bien cette révérence posthume. Des écrivains emblématiques romands du siècle passé, il a été le moins contemplatif, le moins puritain, le plus inclassable. Car il dépensait son énergie créatrice en lançant par-ci des Cahiers Vaudois où s’exprimèrent le patriarche Ramuz, le philosophe Gilliard, le musicien Ansermet, plus une kyrielle d’autres voix puissantes de notre contrée. Et, par-là, en s’ingéniant à en révéler par un style mordoré les meilleurs peintres: François Bocion, Félix Vallotton,, Auberjonois, etc.  

Parallèlement, Paul Budry publia des articles pour l’Office national suisse du tourisme, dont il dirigea un temps le siège lausannois. Selon quelques détracteurs, il y aurait exprimé un amour exagéré pour les beautés de son pays! On l’accusa surtout d’être un auteur touche-à-tout, un «éparpillé». Autant d’incriminations qui, 70 ans après son décès un 6 mai à Lens, en Valais, nous paraissent futiles. Elles sont oublieuses de la verve truculente qui fermentait ses propres récits. Dans Le Hardi chez les Vaudois, La prise de Jéricho et Le pasteur de Praz-Riond, la prose est tantôt souple, académique, tantôt picaresque, truffée d’humour «horrifiquement» rabelaisien, mais délicatement bémolisé à la vaudoise. Pour dépeindre une aurore, il écrit: «Le soleil vint aussi, gras et bouillant comme un beignet.»

Il est mort deux ans après Ramuz - dont il fut un ami, et au plan éditorial, un soutien indéfectible. Et 60 ans avant Jacques Chessex, qui n’a pas pu le rencontrer, mais fut un lecteur attentif de ses oeuvres soit-disant disparates. Le maître de Ropraz leur reconnut paradoxalement une cohérence subtile, et «une nouvelle façon d’écrire et de lire.» 

De rares photos et dessins en noir et blanc nous ramènent de Paul Budry sa tête ronde et chenue, coiffée d’un béret basque, chaussée de lunettes rondes dont il mâchouillait parfois l’écaille des branches. Sous une broussaille sourcilière luit un regard inquiet, comme on en voit chez des Vaudois joviaux. Autour du cou se noue une écharpe à la manière de poètes d’avant-guerre montmartrois que notre Culliéran fréquenta lors de séjours parisiens d’avant-guerre.

Mais c’est à Saint-Saphorin qu’il a fini sa vie.

 

 

08/03/2019

Braseros, vieux fourneaux et kitchenettes

Ce centre névralgique qu’on appelle la cuisine a subi plusieurs métamorphoses dans les foyers et à travers les âges. Vialatte dirait qu’il remonte à la plus haute Antiquité. En tout cas à celle où l’humain apprivoisait le feu pour se chauffer mais aussi bouillir des aliments. Ça ressembla d’abord à un barbecue collectif autour duquel des ancêtres ébouriffés faisaient braiser des jarrets de bison, de l’aurochs, voire une trompe de mammouth! Des flammes jaunes éclairaient «à la sauvage» la préhistorique caverne en échauffant les appétits. Le nom procède du latin coquere, «cuire», un verbe à multiples dérivés: coctio, «cuisson», coquus, «cuisinier», praecox, «précoce, qui mûrit trop vite». Quant à l’adjectif «culinaire», de racine elle aussi romaine, il est peu ragoutant: il dérive itou de culus, “cul” - les latrines étant, à Rome attenantes à des fourneaux alimentaires, alors en pierre olaire.

Bien plus tard, l’homme inventera le four électrique, la poêle, la marmite et la cafetière. Une clinquante quincaillerie qu’il offrira courtoisement à sa femme pour qu’elle y mijote des mets à son goût à lui, tandis qu’il serait affairé à des obligations plus sérieuses: tournois de jass au Café des Amis de Denges, parties de pétanque à Cossonay. N’étant point exagérément obéissante, son épouse transformera cette cuisine en un laboratoire tout à elle. Elle y régnera à sa façon, pourvu que l’endroit soit assez vaste, carrelé de pierres naturelles et lambrissé d’un bois vieux perméable aux fragrances giroflées de son gigot dominical. 

Non, elle ne se plairait jamais dans une de ces exiguës kitchenettes, conçues initialement pour des étudiants désargentés coutumiers d’oeufs au plat et de café soluble. Toutefrois, il paraît que ces minicuisines reviennent en vogue dans les habitations urbaines, en étant équipées d’une technologie «intelligente» permettant de tout éplucher, râper et rôtir à volonté sans pour autant esquinter nos jambes entre l’évier et le lave-vaisselle. Même si, miracle! il suffirait de pianoter sur une tablette numérique pour que tout devienne savoureux. Fuyons, si vous le voulez bien, ces cauchemars futuristes en revisitant des châteaux médiévaux vaudois. Celui d’Oron par exemple, qui est proche de Palézieux. En ses cuisines s’ouvre une cheminée monumentale «où l’on pouvait rôtir un boeuf entier».

Désormais, on rôtit plus rien. Il n’y souffle que du vent, ou d’improbables fantômes.