29/06/2019

Nos oreilles n'ont pas de paupières

En vieillissant, votre nouvelle amie Silette qui vit aux Boveresses devient «sourdingue", qu’elle dit, et non pas «mal-entendante» comme on qualifie les gens qui ne vous comprennent qu’en lisant sur vos lèvres. A 85 ans, ses yeux pastel regrettent le miaou de son matou Filou, les cantates de Bach sur Espace 2, le trille prolongé du bouvreuil aux orées joratoises du bois de Vernand. Et puis le glouglou de la pluie dans les gouttières, le babil des maraîchères de la Palud… Mais elle remercie sa surdité de lui épargner les crises de nerf pintadiennes de Mme Décosterd sa voisine. Et elle peut suivre du foot télévisé rien qu’avec les yeux -  sans les égosillements d’un «speaker» qui veut tout commenter, même ce qui tombe sous le sens d’une spectatrice qui n’entend pas mais voit!

Vous avez 20 ans de moins qu’elle, mais vous l’enviez, la Silette, car des sons qui lui ont été confisqués vous reviennent à vous avec une acuité plus ou moins cinglante selon la promiscuité qui les gradue. Au cinéma, les mâcheurs de pop-corn sont aussi bruyants que la souffleuse de feuilles mortes de vos voisins. Au bureau, la toux sèche d’un collègue ou ses craquements de doigts aux jointures vous agacent comme le couinement des craies scolaires sur un tableau noir d’antan. Bref, le moindre chuchotement, un seul battement d’aile vous font l’effet d’une déflagration.

Vous voilà englué dans un melting-pot de sons désaccordés et au bord d’une asphyxie auditive. Il vous en revient une maxime d’Henri Roorda (1870-1925, écrivain joyeux, humoriste désespéré, et prof au Gymnase de la Cité) qui regrettait  que nos oreilles soient dépourvues de paupières. Seriez-vous atteint d’hyperacousie, une saloperie qui, à tout âge, fragilise nos tympans à l’extrême? 

En l’an 2000, un professeur Pawel Jastreboff, de l’Université d’Atlanta, rebaptisa cette pathologie «misophony», en français misophonie (du grec ancien miséô, haïr, et phônê, voix). Comment s’affranchir de ces agressions sonores autrement que par le recours à de petites gommes cireuses qui les estompent à peine et vous empoissent les doigts?

 Notre neuroscientifique américain imagina un traitement mental d’alchimiste: faire écouter au patient une mélodie qui lui est chère, en y injectant homéopathiquement des sonorités qui l’exaspèrent!

Par exemple un concerto pour piano et fraise de dentiste.

 

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