06/07/2019

Rivalités régionales et Sarine opaline

Jadis, il fallait être de nulle part, se déclarer «citoyen du monde», et c’était enivrant d’être un ballon de baudruche emporté par la brise, le foehn ou les alizés. Or ces vents utopiques sont sur le point de tomber et l’idée d’une fraternité planétaire de s’altérer. Une conception de la mondialisation, que vos vieux camarades des «clairs de lune» sur la butte de Montbenon n’ont pas saisie au vol, se révèle trop techno-numérique et financière. Même Lulu Grognuz, une pasionaria locale qui préconisait un humanisme universel, y a perdu son espéranto et son volapuk. Désormais, mieux vaut appartenir à telle ethnie plutôt qu’à une autre, et brandir une croix blanche nationale, voire un modeste écusson communal assorti d’un idiome ancestral. Nos voisins germaniques abusent du schwytzertüsch au détriment du Hochdeutsch, tandis qu’à Paris, nous passons pour des francophones aléatoires. L’heure serait donc venue d’affermir notre identité romande en désavouant la langue de Molière, de Proust et Ramuz (!) pour revaloriser nos divers patois, même si les seules gens capables de les parler sont des caciques chenus et édentés.

Les Alémaniques nous feraient un procès en insouciance et en flemmardise. Nos blagounettes les amusent, mais ils nous tiennent pour une peuplade encombrante, une greffe historique. En retour, nous leur faisons celui d’une suffisance tout aussi caricaturale, et d’une culture gastronomique se réduisant à un rissolage croustillant de patates ordinaires! Pourtant ce qui vraiment nous différencie est notre rapport avec le temps qui passe. Eux, le gèrent avec rigueur et performance. Ici, il est moins productif mais pas moins inspirant (notre EPFL ne jalouse plus l’EPFZ!). Notre flair latin préfère l’associer au chant des saisons. 

Bref, tout cela n’est jugé qu’à votre doigt mouillé. Trempez-le dans les eaux vives de la Sarine et prenez de la hauteur: vous verrez qu’elle prend sa source au col du Sanetsch, en Valais, parcourt 120 km avant de se jeter dans l’Aar. Qu’elle est couleuvrine par ses méandres, ses squames et ses reflets, tantôt émeraude, tantôt jade vert, tantôt ambre jaune ou opaline. 

Non, notre frontière nationale ne se compose pas de rösti bourratifs! Sa beauté fluide et mouvante sépare deux mentalités incohérentes où, depuis des siècles, l’on parvient à se mettre d’accord pour mieux se désaccorder.

Son ruissellement devrait inspirer un hymne patriotique.

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