18/07/2019

Evian, son chic proustien, son été expressionniste

Quand l’été l’embrume d’un lilas-mauve ou de ce blond duveteux qu’on voit aux chatons du saule, le Léman s’évapore telle une Tamise peinte par Turner. Et vue de notre rive, celle d’en face n’est plus qu’un souvenir. Or l’annonce d’un orage rend l’air cristallin et fait réapparaitre Evian la thermale avec ses bâtiments vieillots et suaves: sa Source Cachat aux arcades dentelées, son casino en forme de gare à rotonde jugendstil, son Jardin du Pré-Curieux. Pour quelques instants, les détails de cette fresque urbaine, que surplombent les plus hautes montagnes d’Europe, sont agrandis par un effet de loupe qui les rendrait tangibles… jusqu’au premier coup de tonnerre. Et aux averses qui noieront tout.

 

On a débarqué pour la première fois à Evian-les Bains à six ans, d’un bateau de la CGN en provenance d’Ouchy. On y apprit que c’était de là qu’avait démarré en 1926 le tout premier Tour de France excentré. On s’émouvra plus tard que, 20 ans avant ce départ, un événement aussi glorieux s’y était produit: un séjour renouvelé de Marcel Proust! Le futur auteur de la Recherche était une première fois accompagné de ses parents jusqu’à la mort de son père en 1903. Il revint deux ans après pour résider à l’Hôtel Splendid (qui a disparu), distribuant des pourboires faramineux au personnel, et esquissant une première mouture de son chef-d’oeuvre. Les embruns mauves de notre lac lui ont-ils inspiré la couleur érotisée d’une certaine orchidée bifoliée appelée cattleya?

 

Depuis, Evian a accueilli d’autres «gens de qualité»: princes du Gotha, maharadjahs, cantatrices. Des conférenciers, parmi lesquels des négociateurs algérois et français qui, en 1962, conçurent un statut d’indépendance pour l’Algérie. Grâce au truchement subtil de Charles-Henri Favrod, disparu il y a deux ans.

C’est dire si notre villégiature savoyarde, où le Vaudois va se désennuyer les lundis du Jeûne fédéral, a un passé politique et culturel bariolé. Cet été, on en prendra plein les mirettes au Palais Lumière qui, jusqu’au 29 septembre, s’illumine de tableaux et dessins de l’Allemagne expressionniste d’avant la Deuxième Guerre. Les nazis les avaient voués au feu, mais les bleus chevalins de Franz Marc, la fauverie moelleuse d’August Macke et les pyrotechnies pigmentées de Kandinsky ont triomphé de la funeste couleur brune.

www.palaislumiere.fr

 

 

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