13/11/2019

En prévision des frimas de Sibérie

Un hiver noir approche: la bise de Berne a déshabillé les marronniers de l’avenue de Rumine et il y a de la neige sur nos monts. Dans les venelles qui confluent vers la Palud, ça se mouche et ça éternue, comme si le fond de l’air piquait déjà à la sibérienne nos narines. Ou comme si le réchauffement climatique n’était qu’une sornette inventée par une ado à couette, voire par un Nobel de chimie à barbiche chenue qui lâcherait ses labos pour se mêler de politique! Or le retour de la cramine ne réjouit pas que des écolosceptiques ralliés à un nouvel Oncle Sam à huppe de cacatoès, mais aussi une chétive Mlle Lisette à chignon du quartier des Epinettes. A 95 ans, cette fluette Lausannoise a trop souffert des deux canicules consécutives de l’été passé: «Elles m’ont desséchée, d’où ma mine de momie égyptienne…» D’où aussi son ravissement quand des gelées précoces ont chaulé de blanc son carré de jardin du quartier sous-gare! S’appuyant sur des cannes, elle y brave les vents (et sa santé), foulant un givre qui la rafraîchira de bas en haut: depuis ses charentaises à pompons jusqu’à son bec d’institutrice retraitée.

Tout au contraire de Philidel, un lutin d’opéra anglais à pieds fourchus qui, lui, aurait préféré avancer sur des braises. Cet Esprit du Froid apparaît dans l’acte III du King Arthur de Henry Purcell, qui orchestra à la fin du XVIIe siècle un livret du poète John Dryden. Après moult péripéties, Philidel est réveillé par Cupidon dans une ambiance de dégel dont aussitôt il se lamente, car ses écailles de glace fondent… Sa complainte alors se module par graduations éplorées, croches régulières puis en volutes oniriques. 

Composé pour une basse, cet aria baroque (The Cold Song) retrouva en 1981 un succès mondial via le timbre en contre-ut du chanteur de Klaus Nomi, qui y mit plus de pathos que de bouffonnerie. Aussitôt exploité au cinéma en fond sonore pour des séquences d’agonies, d’amours déchirées, on l’entendra aussi dans une pub télévisée vantant des croquettes pour chiens! Pourtant, ce crescendo de Philidel n’avait pas été conçu comme un chapelet d’incantations mystiques. C’est le long glapissement saccadé d’un diablotin en déveine. 

Qui fait «ouh-ouh-ouh!» tout simplement parce qu’il a trop chaud.

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