16/01/2020

Une enquiquineuse au chant si doux!

La neige se fait rare en ville, et à peine a-t-elle enduit de crème acidulée la chaussée déclive de la rue de Bourg qu’elle est évacuée par une pluie qui ruisselle entre les pavés. Après quoi le vent coagule ses déblais en congères gris poussière et flaques gluantes! Dans cette turbulence à la londonienne, cousine Fernande se met à pester contre cette «roille qui enquiquine», embue ses minces lunettes d’apothicaire, éclabousse les pans de son manteau de laine grège et imprégnera la ville d’une «pèdzante» odeur de moisi. Bref, votre parente lausannoise déteste la pluie. 

Dans une étude récente,  on apprend qu’au XVIIe siècle Mme de Sévigné l’abhorrait autant - mais d’une façon plus littéraire…- alors que Proust s’émerveillait de son rythme granuleux contre les vitres quand elle devenait «sonore, musicale, universelle.»  Dans cette Histoire de la pluie en 40 épisodes *,  Jean-Louis Hue, qui fut à Paris directeur du Magazine littéraire, épanche un lyrisme de mélomane enjoué: ce ne sont qu’adagio des ondées d’été, andante des rincées d’automne, allegro furioso des avalanches d’orages… 

Il est vrai que ces gouttes dispersées par les dieux du ciel (ma pieuse grand-mère préférait accuser les météorologues de la télé!) sont diversement accueillies selon qu’on est riche ou pauvre. Le pauvre fera sienne cette sentence rwandaise: « La pluie tombe sur tout le monde, mais certains sont plus mouillés que d’autres. » Tandis le riche la contemplera sensoriellement, à la proustienne depuis un salon feutré, à l’abri des mouillures.

Depuis une geôle belge moins confortable, à Mons, Verlaine la poétisera en 1874 par ce quatrain qui depuis honore partout la musicalité de la langue française:

Ô bruit doux de la pluie. Par terre et sur les toits ! Pour un coeur qui s'ennuie, ô le chant de la pluie! 

L’auteur des «Romances sans paroles» n’y ruminait qu’un doux-amer ennui de taulard, sans incantation cérémonielle à la manière des tribus amérindiennes appelant la pluie pour protéger les récoltes. Gageons qu’il aurait été attendri par cette chanson que j’avais appris à entonner, il y a 60 ans, dans une classe enfantine de Montchoisi:

 

Tombe, tombe, tombe la pluie 

Tout le monde est à l'abri 

Y'a que mon petit frère 

qu'est sous la gouttière 

pêchant des poissons 

pour toute la maison.

 

Editions Grasset, 298 p.