27/01/2020

Séjour à Lyon, soieries et crépinettes

L’antique capitale des Gaules ne rayonne, ne devient aimable et aimante en retour, que si l’on prend la peine de s’y arrêter. Au lieu de la contourner via le tunnel routier de Fourvière au trafic engourdi, s’y rendre en train (2h.30 en TGV depuis Cornavin), poser sa valise dans un hôtel proche de Perrache, puis musarder à pied sur les places et dans les rues. Sous des façades Belle Epoque repeintes avec goût, une traditionnelle «gastrosophie» des tavernes s’y aguiche en enseignes heureuses. Depuis 30 ans que je m’y rends aussi souvent qu’à Paris, il me semble qu’on respire davantage de cordialité sur les quais de la Saône qu’au bord de la Seine. Et s’il arrive aux Lyonnais d’être ronchons et frondeurs, je les ai retrouvés le 20 janvier, au lendemain de semaines d’émeutes, plutôt assagis, élégants, hospitaliers comme toujours. 

Surtout envers des visiteurs de Romandie, une contrée qui leur paraît familière par une orographie qui prend un tour symbolique quand, par temps clair,  ils repèrent depuis la Croix-Rousse le Mont-Blanc aussi bien que nous depuis les quais de Morges. Et par une lexicologie franco-provençale qui nous fait «causer pareil»:  la betterave y devient une carotte rouge, la mâche une doucette. Les crépinettes que les Vaudois appellent attriaux sont là-bas des paupiettes. Quant au mot panosse,  ils ne l’appliquent pas qu’à la serpillière mais aux chiffons, ou à «quelqu’un sans tenue ni énergie»: à une chiffe molle, dirait notre Oin-Oin…

C’est dire le prestige qu’ils concèdent ou dénient à toute étoffe: les Lyonnais sont ataviquement des tisserands, des «canuts», des «gones». Plus soyeusement dit des «soyeux ». Au Musée des Beaux-Arts, place des Terreaux 20, une expo thématique sur l’art des plis et froissures textiles* nous renvoie aussi à la décision, en 1466, du roi Louis XI, d’implanter chez eux un carrefour européen des routes de la soie, alors fluviales. Des barques en convoyaient vers la Méditerranée sur des eaux de notre Rhône commun devenues turquoises, d’autres remontaient les flots bistrés de son affluent la Saône.

 On achèvera son séjour au marché Saint-Antoine, sur la rive gauche de celle-ci en y savourant un poulet bressan à peau rissolée et un ballon de morgon rouge grenat.

 

www.mba-lyon.fr/mba/

16/01/2020

Une enquiquineuse au chant si doux!

La neige se fait rare en ville, et à peine a-t-elle enduit de crème acidulée la chaussée déclive de la rue de Bourg qu’elle est évacuée par une pluie qui ruisselle entre les pavés. Après quoi le vent coagule ses déblais en congères gris poussière et flaques gluantes! Dans cette turbulence à la londonienne, cousine Fernande se met à pester contre cette «roille qui enquiquine», embue ses minces lunettes d’apothicaire, éclabousse les pans de son manteau de laine grège et imprégnera la ville d’une «pèdzante» odeur de moisi. Bref, votre parente lausannoise déteste la pluie. 

Dans une étude récente,  on apprend qu’au XVIIe siècle Mme de Sévigné l’abhorrait autant - mais d’une façon plus littéraire…- alors que Proust s’émerveillait de son rythme granuleux contre les vitres quand elle devenait «sonore, musicale, universelle.»  Dans cette Histoire de la pluie en 40 épisodes *,  Jean-Louis Hue, qui fut à Paris directeur du Magazine littéraire, épanche un lyrisme de mélomane enjoué: ce ne sont qu’adagio des ondées d’été, andante des rincées d’automne, allegro furioso des avalanches d’orages… 

Il est vrai que ces gouttes dispersées par les dieux du ciel (ma pieuse grand-mère préférait accuser les météorologues de la télé!) sont diversement accueillies selon qu’on est riche ou pauvre. Le pauvre fera sienne cette sentence rwandaise: « La pluie tombe sur tout le monde, mais certains sont plus mouillés que d’autres. » Tandis le riche la contemplera sensoriellement, à la proustienne depuis un salon feutré, à l’abri des mouillures.

Depuis une geôle belge moins confortable, à Mons, Verlaine la poétisera en 1874 par ce quatrain qui depuis honore partout la musicalité de la langue française:

Ô bruit doux de la pluie. Par terre et sur les toits ! Pour un coeur qui s'ennuie, ô le chant de la pluie! 

L’auteur des «Romances sans paroles» n’y ruminait qu’un doux-amer ennui de taulard, sans incantation cérémonielle à la manière des tribus amérindiennes appelant la pluie pour protéger les récoltes. Gageons qu’il aurait été attendri par cette chanson que j’avais appris à entonner, il y a 60 ans, dans une classe enfantine de Montchoisi:

 

Tombe, tombe, tombe la pluie 

Tout le monde est à l'abri 

Y'a que mon petit frère 

qu'est sous la gouttière 

pêchant des poissons 

pour toute la maison.

 

Editions Grasset, 298 p.

09/01/2020

Faire silence, la boucler, s’émouvoir

Le cap de l’an n’est déjà plus qu’un souvenir: oubliés vos sifflets en carton, bombes à confettis et feux pyrotechniques. Une harmonie cotonneuse a enveloppé votre quartier pulliéran, de la route du Port jusqu’aux Désertes, conviant tout un chacun à des sommeils moins perturbés. Votre chat abyssin «Négus», et son compère chien «Tupolev», un barzoï de Russie, vous en sont reconnaissants car leurs tympans sont plus sensibles que les vôtres. A l’instar des sages de l’hindouisme et du Talmud, eux connaissent la valeur du silence. 

Or y a silence et silence. Celui d’abord qui se fait quand on se tait:«Veuillez faire silence!» clame le président du tribunal pour amortir le brouhaha de la salle. Ou quand un trop batoille cousin Raoul rabat son caquet avant que Pépé Gustave ne l’éconduise de la table dominicale. Il prend un tour plus tragique s’il est frauduleusement légalisé par des sociétés criminelles, comme la mafia sicilienne avec cet adage entendu jusqu’en Corse: «Garde le silence, et le silence te gardera.» 

Sachons que le mot omertà est une contraction d'omo, qui veut dire «homme », et d'umirtà, variante de umiltà, soit «humilité»…

Quant au caquetage frivole, longtemps et abusivement attribué aux femmes comme un fléau («la seule chose en or qu’elles détestent, c’est le silence», siffla venimeusement Anthony Burgess), l’actualité vient de le muer en un victorieux discours de libération. Pour tout le monde, sauf peut-être pour le Vaudois traditionnel, au naturel taiseux, et qui répond à ceux qui l’interrogeraient sur ses frangines par un très beckettien: «J’en ai déjà trop dit!» Ou un «quand on sait pas, on dit pas…»

 

Il y a itou le silence d’individus qui cherchent de l’émerveillement dans leur solitude, entamant un dialogue avec eux-mêmes. Un exercice ambitieux qui les mettra à l’abri du vacarme klaxonnant des rues alentour, mais aussi du verbiage d’Internet et des palabres fallacieux qui enfument les réseaux sociaux. En ce silence idéal, tout bruit inutile s’évanouit, toute «infox» se dissout, afin qu’en chacun s’allume une plénitude musicale, pareille à l’émotion collective qui suit un concert de Mozart - où l’on applaudit pas tout de suite. 

Ou à celle de l’enfant bengali qui fait remplir sa cruche au puits de son hameau: une fois pleine, elle ne gargouille plus, et son esprit s’éclaire.

Enfin, il y a le silence de personnes incapables d’entendre le moindre gargouillis, qui méconnaissent le clapotis de l’eau et toute voix enfantine, car elles sont sourdes de naissance. Or, contrairement à une croyance populaire, leur monde est constitué de sonorités intérieures qu’elles expriment par des gestes codés et des mouvements de lèvres. Elles savent porter leur imagination démultipliée et créatrice sur tout ce qui les environne. 

Mieux encore: elles se font puissamment comprendre par leurs seules prunelles éteintes, mais dans la nuit desquelles tout silence devient mozartien.