01/02/2020

L' oiseau soldat est devenu paria

Non, il n’a pas l’ampleur ailée ni la gloire baudelairienne de l’albatros. Mais «exilé» sur nos places et trottoirs, le pigeon des villes boite pareillement. Ou plutôt il boitille, dandine, tout aussi ridiculement, et à la manière de Yolande Clarinet, une concierge affligée de lourdes hanches, d’une scoliose et d’une voix stridente qui retentit dans la cage d’escalier. Remarquez que sa claudication n’empêche pas cette dame d’être serviable activement, ni de fouiner dans des affaires qui ne la concernent pas. Ce qui accentue, le fichu de laine en moins, sa ressemblance avec le volatile en question. A savoir le pigeon biset, au plumage virant au gris de votre pain bis préféré (d’où son nom), et qui vient en picorer des miettes sur votre balcon, en vous laissant au passage des remerciements grumeleux, d’un vert «pituite» - glaireux. A Venise, il endommage par ses fientes les façades en molasse vulnérable de la place Saint-Marc et, à Paris, les statues du jardin Tuileries. Or, il y a un demi-siècle, ces déjections pigeonnières avaient meilleure réputation: nos paysans du Gros-de-Vaud en tiraient un engrais bien azoté pour fertiliser leurs lopins. Avec moins de succès que le guano péruvien, qui lui se composait aussi de crottes de chauves-souris… Désormais, les voilà stigmatisées comme de désinvoltes incontinences, causées par une bestiole exagérément sustentée, et à promiscuité méprisée.

Domestiqué par l’homme il y a 5000 ans, le biset a pourtant été apprécié pour sa chair, son cousinage avec la blanche colombe, symbole de paix et d’idylles. Et surtout, pour son flair de l’orientation qui obéirait à la rotation du soleil et des étoiles. A l’homme aussi, qui l’a dressé en messager volant, capable de retours ponctuels après d'odyssées en surplomb de tant de fronts de guerre et de tranchées. Equipés sous leurs ailes d’un tube fourré de photos miniaturisées, 180 000 pigeons ont ainsi été enrôlés pendant la Première Guerre mondiale par les armées de France et de Belgique. D’ailleurs une sculpture insolite et émouvante, au square des Blindés de Bruxelles, porte depuis l’an 1931 cette mention honorifique: «Au pigeon soldat».

C’est dire tout le triste destin de cet oiseau grisounet, auquel furent confiés des messages amoureux, voire des microfilms de stratégie militaire, et qui n’est plus qu’un poisseux paria .

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