11/02/2020

Sorcières d’antan, grigris d’aujourd’hui

En Grèce antique, dans la Rome des Césars et au début du Moyen Âge, la sorcellerie était une pratique tolérée: on récompensait un incantateur qui déclenchait la pluie sur les récoltes, ou levait un sortilège frappant de stérilité tout un bétail. A des magiciennes patentées, on achetait des baumes, des philtres d’amour, voire de la ciguë, sans qu’elles soient qualifiées de sulfureuses. Dans La sorcière et l’Occident, un essai de 1200 pages paru chez Plon, l’historien alsacien Guy Bechtel rappelle que tout changea en 1450, avec l’expansion de méthodes à l’espagnole de l’Inquisition pour éradiquer l’hérésie sous toutes ses formes. En l’exhumant des Ecritures, cette juridiction catholique accorda au Démon une influence exagérée sur des milliers de suspects souvent innocents -  lépreux, Juifs, «invertis » - pour les vouer à l’anathème, à la torture, au bûcher. 

La suspicion fut focalisée sur des femmes. En l’occurrence des devineresses de petit commerce, à maléfices insignifiants, mais qui animeraient des sabbats convulsionnaires à relents méphitiques. Elles subirent des atrocités corporelles, brûlées en public, souvent sans jugement. (Le procès de Jeanne d’Arc en 1431 restant une exception exemplaire.) Ces persécutions se déroulèrent de 1570 à 1630 entre la Lorraine, les évêchés rhénans et l’actuel territoire helvétique. En notre Pays de Vaud, 2000 suspects furent exécutés, dont plusieurs au  château de Chillon. LL.EE de Berne notèrent «avec regret et tristesse à quel point la négation de Dieu et la soumission au mauvais esprit prend de l’ampleur chez nos sujets en pays Romand».

Ce carnage se perpétua en Suisse durant trois siècles. Quelque 3500 «satanistes», dont 70% des femmes, y ont péri, surtout par le feu. En 1731, à Fribourg, on arracha les ongles d’une dame Catillon  avant de la carboniser, parce qu’elle s’était «transformée en renard».

La dernière qui expia ce faux crime le fut par décapitation, en 1782 à Glaris: Anna Göldin, une servante de grande beauté, avait osé accusé son maître de harcèlement sexuel.

Aujourd’hui, on ne les brûle plus. Les sorcières sont désormais cartomanciennes, chiromanciennes ou interlocutrices de vos chers disparus. En échange d’une somme convenue, elle vous enlace le poignet d’un bracelet-grigri en onyx qui éloigne le mauvais oeil. 

On leur préfère ces guérisseuses, sans maquillage de Halloween, qui gratuitement ont le doux pouvoir de vous soulager d’une douleur à distance.