11/03/2020

Mystère des bureaux bordéliques

Instituteur retraité, Gaston Vuidoux est un veuf qui s’est accommodé au traintrain du célibat.  Chaque lundi midi, après le passage de la femme de ménage (pardon! de la technicienne de surface), il hume avec jubilation la propreté de son domicile. Le bois des parquets répand une fragrance miellée, le carrelage de la salle de bains a été récuré à la brosse la plus fine, et des cuvettes s’élèvent des arômes de jasmin. L’hygiène et la loi du rangement règnent aussi à la cuisine: chaque ustensile doit être disposé dans un compartiment approprié de l’égouttoir. Sinon, fourchettes, couteaux et épluchoirs s’entremêleraient en un magma de ferraille incontrôlable, une machine à Tinguely sans grâce. 

Hélas, comme à chaque fois, du désappointement succède à l’euphorie, quand il entre dans son bureau, où il archive les plus belles dissertations de ses regrettés élèves. Il les avait éparpillées sur une table basse, pour jauger à distance leurs calligraphies contrastées avant de les relire et les agrafer en de précieux carnets. Or cette bedoume technicienne de Marisol - une Andalouse aux prunelles de feu et au rire perlé - les a rangées avec sa discipline expéditive - et la meilleure des volontés. Sans s’en douter, elle a détruit une mosaïque, contraignant son Señor Viduz, à recréer du désordre!

A l’instar de Gaston Vuidoux, des documentalistes retrouvent plus vite un document au creux d’une paperasse en foutoir que dans un aménagement méthodiquement classifié. Et, selon de récentes études psychologiques, ils auraient tort de s’en culpabiliser. Car si les maniaques du rangement épuisent un bon tiers de leur l’esprit à vérifier que la tenue de leurs affaires sur leur bureau soit aussi rectiligne que leur cravate, les bordéliques-bohèmes seraient, eux, plus innovateurs en puisant dans leur capharnaüm un source d’inspiration. 

Selon l’économiste britannique Tim Harford, les vertus du désordre révèlent une «capacité à se laisser distraire, à se laisser surprendre, à s’adapter à de nouveaux contextes pouvant générer une créativité fructueuse. » A involontairement dénicher une curiosité inattendue qui pourrait révolutionner la science, par le hasard heureux de la  sérendipité - soit l’art de trouver ce qu’on ne cherchait pas.

Concluons en citant cette boutade attribuée à Albert Einstein - qui n’avait rien d’un col blanc: « Si la vue d’un bureau encombré évoque un esprit encombré, alors que penser d’un bureau vide. »

 

 

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