30/03/2020

Palabres d’antan, gossips d’aujourd’hui

Depuis qu’une pandémie nous assigne à domicile et à l’usage intensif d’Internet, les réseaux sociaux se gangrènent de rumeurs bien racontées mais infondées, d’images fallacieusement légendées. Il y en conflue tant qu’on parle déjà d’une menace d’«infobésité», ou concernant le covid-19, d’«infodémie». Or la  communication humaine n’avait pas attendu le coronavirus pour prendre ce tour inquiétant.

Il y a quelques semaines, la réputation d’un politicien parisien était flétrie par la divulgation une «sextape» de sa vie privée. Plus récemment, à Emouffens-sur-Glâne, le très obséquieux mais inoffensif pasteur Vermilloud s’est fait filmer par le garagiste Choupaz en n’éternuant pas dans son coude… Une vétille anecdotique mais qui, par un effet de loupe intentionnel, se propagera sur la Toile pour érafler l’honneur d’un maladroit. 

Selon la revue étasunienne Science, une rumeur négative circule 7 fois plus vite sur Twitter qu’une positive: en gros, malveillants et pessimistes l’emporteraient sur des zozos touittant des messages d’empathie, ou pire: d’espérance! Qu’une minorité de bienveillants persiste n’est pas une mauvaise nouvelle, malgré leur addiction irréfrénable au cancan, au potinage, au jeu grisant du ragot. Pourtant l’anthropologue Robin Dunbar, de l’Université d’Oxford, prétend que cette manie du ragot (en anglais gossip) est un nouveau ferment de sociabilité, comparable à celle de l’épouillage chez les singes! 

Une vertueuse leçon naturelle, qui fut suivie en Afrique subsaharienne au pied d’un baobab par des humains qui ne se cherchaient pas des poux, mais palabraient sur des affaires courantes: réparer la pompe à eau, fixer le prix du piment au marché de Dakar… 

Un rituel similaire - cette fois sous quelque poirier à palabre du Jorat - se perpétuait chez nous jusqu’au XVIIIe siècle, si l’on en croit le poète Eugène Rambert (1830-1886): «Aux heures de loisir, le soir ou le dimanche, les paysans se cherchent les uns les autres, et il y a des places dans le village qui, de temps immémorial, ont servi de rendez-vous. Le premier qui s’y asseoit est suivi d’un second et un groupe se forme. Ces réunions qui ont lieu sans convocation ni invitation, c’est le cotterd.» Et l’on y «cottergeait» pour refaire collectivement notre petit monde à nous, sans les urgences actuelles. Au ralenti, à l’instar d’autres sages d’ailleurs, plus anciens, qui accordaient au Temps toute sa souveraineté.

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