23/04/2020

Tracking, flicage et vieilles mouches

Afin de circonscrire au mieux l’extension du fléau dans les populations, une application Covid-19 a été conçue à l’intention des responsables de la surveillance sanitaire. Un joujou qui, via Bluetooth, cartographiera les zones à risque, les flux aléatoires, suivant à distance le va-et-vient de tout quidam. Aussitôt, des individus plus jaloux de leur autonomie que de la santé publique redoutent des intrusions liberticides. Leur vie intime finirait un jour en pâture dans les dossiers des Services secrets de Berne, de la CIA, de Pékin, Moscou, ou pire: chez des opérateurs genevois de télémarketing experts en démarchage téléphonique agressif!

Et nos forcenés de comparer l’appli mobile à la greffe dont on bague les oiseaux migrateurs. A la corde qui retient l’âne au tronc d’un vieux frêne de Dommartin. Au bracelet biométrique d’un détenu sous libération conditionnelle. 

On a beau assurer que ce système de dépistage, ou de traçage numérique appelé «tracking", respectera l’anonymat de toute personne infectée, ils rétorquent que dans dépistage, il y a pistage, un mot qui sonne comme flicage… Quant au tracking, un prétendu synonyme anglo-yankee de traçage, il serait aussi celui de traquage, conséquemment de trac. Pas seulement celui du comédien avant les levers de rideau: celui du parano qui a la peur au ventre quand il est épié.

Aujourd’hui, on crée des puces pour «contrôler des situations de crise». Jadis on avait recours à des mouches! En effet, ces zonzonnantes créatures, qui déjà pullulent sur votre balcon en patientant derrière les croisées, ont passé pour des agents 007 avant l’heure…

Au début du XVIIe siècle, la reine de France Marie de Médicis disait sans plaisanter qu’elles écoutaient les paroles humaines pour les éparpiller en rumeurs. Aussi, la très bavarde veuve d’Henri IV se taisait-elle enfin dès qu’elle en voyait bourdonner autour d’elle. Toute aberrante qu’elle fût, cette superstition persévéra en France jusqu’à la Révolution, du moins métaphoriquement. On y appelait «mouches» des indicateurs qui devaient rapporter à la police secrète de Louis XV les potins subversifs circulant dans les salons parisiens. 

Ainsi anthropomorphisée, cet insecte des fumiers malodorants désigne depuis tout cafteur récoltant des informations à la sauvette pour les revendre. On le traitera plus tard de mouchard qui moucharde.

Mais un traître n’est pas forcément une fine mouche.

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